Editorial : La Côte d’Emeraude à l’heure européenne

« Cette fois-ci, ça y est. » - penserez-vous peut-être en lisant le titre -, émeraudeurs et émeraudeuses qui suivez cette rubrique, « Je l’ai percé à jour dès les premiers mots, ce plumitif toujours aussi retors, auteur d’éditoriaux improbables. Je parie un euro* qu’il va nous parler du passage à l’heure d’hiver. Un marronnier dans la cour du Malotru ? Quelle déchéance ! ». Pari perdu. La rumeur courait avec insistance, et grâce au Malotru vous avez la primeur de sa confirmation : nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle, et cela sans qu’il soit besoin d’avancer ou retarder notre montre d’une heure. Même si d’aucuns se demandent parfois dans quel sens va le temps qui passe, tant les retours en arrière semblent être le modus operandi de nombre de nos dirigeants d’ici et d’ailleurs.

Emeraude

En se promenant dans l’actualité ici, là et même là-bas, on peut sans barguigner découvrir de remarquables innovations dans la façon d’exercer le pouvoir de certains grands démocrates locaux, ou dans le fonctionnement démocratiquement arbitraire de notre chère Union Européenne, avec un savoir-faire qui confine à l’art de la prestidigitation. L’UE, en effet, fait preuve d’une grande inventivité dans le domaine de la fantasmagorie démocratique,  des faux-semblants et des trucages réglementaires. Rappelons pour le plaisir, le miracle du  défunt TCE rejeté massivement en 2005 qui renaquit de ses cendres deux ans plus tard par un tour de passe-passe-droit baptisé Traité de Lisbonne. Quel grand moment ! Mais on a fait beaucoup mieux depuis, avec les actuelles négociations sur le projet d’accord transatlantique TAFTA dont les conséquences risquent fort de pourrir la vie du citoyen lambda (paraît qu’il y en a de plus en plus, des citoyens lambda…et pourtant il y a de plus en plus de milliardaires. Allez comprendre). Ah, le TAFTA, le nec plus ultra de l’art de l’escamotage. Jugez-en par vous-même : on nous promet, en nous fixant droit dans les yeux, toujours plus de transparence, mais on nous cache un temps le mandat des négociateurs. Puis on le voir sortir du chapeau, poussé par le lièvre que certains lanceurs d’alerte avaient levé. On négocie –secrètement- l’abaissement des normes sociales, sanitaires et environnementales en Europe, l’instauration de tribunaux privés en lieu et place des juridictions nationales pour juger les différends entre les Etats et les investisseurs. On prévoit de retoquer les dispositions législatives ou réglementaires de chaque pays, susceptibles d’être considérées comme des entraves au commerce ou à la circulation des capitaux même après la signature du traité... Et, hop ! Ni vu, ni connu, on nous enfume : les documents, enfermés dans une boite à secrets sécurisée, gardée en permanence …située à l’ambassade américaine à Bruxelles, ne sont consultables que par un représentant, et un seul, de chaque groupe parlementaire du Parlement Européen, à une condition : qu’il ait vidé ses poches de tout ce qui peut servir à copier ou prendre des notes. Le bruit courrait même que l’accès en serait interdit aux hypermnésiques (ndlr)... Et pour distraire l’attention du public, on sort d’un coup de baguette magique une déclaration tonitruante de notre secrétaire d’état aux affaires européennes, qui vitupère contre le manque d’information mais qui oublie l’humiliation de devoir s’en remettre aux Etats Unis pour y accéder. Déclaration saluée par les effets de lumière noire de Cecilia Malmström, commissaire européenne chargée du commerce, répondant à qui lui signifiait la grande opposition des citoyens européens à ce projet : « Mon mandat ne provient pas du peuple européen.» Rideau. Conclusion abrupte d’un numéro de cabaret lugubre   où les  citoyens, spectateurs désabusés, seraient tenus d’applaudir.

 

Vérité au-delà du Quiévrain, vérité en deçà. Certaines réalités sautent aux yeux, à moins qu’une conjonctivite tenace vous oblige à fermer les paupières plus tôt que l’heure d’hiver ne vous y invite. Le Malotru ne peut s’empêcher de rugir de plaisir au souvenir du spectacle hilarant de ce remarquable numéro de transformisme démocratique que fut l’adoption sans vote de la loi Macron, et cet astucieux trucage baptisé article 49.3 qui convint si bien à ceux-là mêmes qui naguère en faisaient le procès. On pourrait à loisir en rappeler d’autres, tous aussi réjouissants et prometteurs pour des prestidigitateurs à l’aube de leur carrière nationale.

 

Mais passons. Nous avons, nous aussi, dans notre belle région des artistes remarquables, dignes de figurer dans ce modeste florilège des inventions pour l’ère nouvelle. Je n’en veux pour preuve que cette époustouflante manipulation qui a permis à la première magistrate de cette belle station de la rive gauche de la Rance  de décider d’un huis clos lors du dernier conseil municipal. Merveille des merveilles. Esbaudissez-vous, braves habitants de la ville aux 1500 ans d’histoire : d’un seul coup d’un seul, ladite édile a fait disparaître en un tournemain tous ceux qui dans la salle n’étaient pas de son avis, public y compris. Tordant le droit par la seule force de sa volonté, elle a fait modifier le règlement du Conseil Municipal pour autoriser les séances à huis clos, justifiant sa décision par le simple fait que les informations qu’elle détenait -sur le  fameux dossier des travaux de la gare- devaient rester confidentielles. C’est quand même plus fort que de tordre des petites cuillères, non ? La confidentialité en politique, sachez-le, c’est un voile magique dont les décideurs recouvrent l’information quand l’envie leur prend de rester entre eux. Sauf qu’en la matière, le huis clos se justifie quand il s’agit d’une délibération, non dans le cas d’une information.

 

Dévoiler l’entourloupe n’est pas affaire de bon magicien. Mais y a-t-il entourloupe ? Le plus simple serait de rendre public l’objet de la controverse, sauf que... Mais que dire alors de cet autre équilibriste vaguement penché à droite qui, au motif d’introduire un brin d’impartialité sur l’épineuse question de déclarer ou non sa municipalité riveraine de la Rance « commune hors TAFTA », convoque en réunion à huis clos deux experts ouvertement favorables à ce projet, puis, par un saut périlleux républicain rattrapé in extremis, déclare aux opposants qu’ils n’étaient pas conviés « parce que leur point de vue était orienté ».

 

Bref le spectacle continue.

On a même des bonus, offerts par la cité corsaire, avec un hôtel des impôts à double fond, un temps appelé à devenir un musée maritime puis bombardonné hôtel 4 étoiles par un enchantement en tous points admirable. Les citoyens n’y ont vu que du feu. Un journal local s’étonnait  récemment du manque d’information en provenance de la mairie sur ce projet. Racheté à l'État pour 1,5 million d'euros en 2013, puis revendu au groupe Bardon pour une somme dont le montant n’est pas connu, c’est ce même groupe qui se charge de la communication sur le sujet, la mairie se contentant de fustiger vertement les demandes d’information en provenance  des citoyens ou de leurs représentants élus. Artifice admirable, mainte fois employé, par exemple pour éluder la question sur l’avenir de la Maison des Associations, ou pour éviter tout dialogue sur la délégation de service public pour l’assainissement de l’eau.

 

Se taire, ne rien laisser paraître, et soudain dévoiler. Tout un art. Tantôt, admirateurs inattendus de  Michaël Jackson, ils s’essaient à réinventer en politique ce pas en arrière**, qui fit sa célébrité,  invoquant la liberté quand il s’agit de conférer au commerce le pouvoir absolu, pour mieux délégitimer les processus démocratiques porteurs des exigences des citoyens. Tantôt, transformistes virtuels, ils  exercent leurs fonctions, comme une mise en abîme où l’image de l’artiste, reflétée mainte fois dans les miroirs ensorceleurs des medias bienveillants, laisse le citoyen sans repère. Erigeant alors la loi du secret en principe de gouvernement, maniant le silence à la manière d’un l’illusionniste cachant ses manipulations derrière son chapeau, ils s’ingénient à nous mener là où il faudrait que nous allions, vers  la fin tragique de nos démocraties. Mais les mauvais spectacles restent rarement à l’affiche.

 

« A un prince, donc, il n’est pas nécessaire d’avoir en fait toutes les susdites qualités, mais il est bien nécessaire de paraître les avoir. Et même, j’oserai dire ceci : que si on les a et qu’on les observe toujours, elles sont dommageables, et que si on paraît les avoir, elles sont utiles ; comme de paraître pitoyable, fidèle, humain, droit, religieux, et de l’être ; mais d’avoir l’esprit édifié de telle façon que s’il faut ne point l’être, tu puisses et saches devenir le contraire. »

Machiavel, Le prince, ch. XVIII

________________________

*Euro : monnaie locale tombée en désuétude dans la poche des plus pauvres mais qui remplit avec profit celle des plus riches

** ou moonwalk (un point pour le globish)

démocratie Editorial pays-malouin tout1