Editorial : Le monde qui émerge*

C’est vrai, Le Malotru en est témoin. L’idée de la transition comme nouvelle façon de penser le monde se répand dans les esprits et atteste l’engagement irrévocable de toujours plus de citoyens dans un mouvement, qui peu à peu, s’impose comme la seule solution possible aux problèmes de notre planète et des sociétés qu’elle héberge. Le Malotru l’a vu lors de cette journée malouine de la transition qui s’est tenue le 24 septembre, et qui a rassemblé dans un cadre convivial des associations innovantes et déterminées. Il l’a constaté aussi  lors de l’Université Européenne des Mouvements Sociaux qui s’est tenue fin août à Toulouse, la ville rose qui, pour l’occasion, avait viré au rouge, irisé des couleurs de l’espoir des peuples porté par plusieurs centaines d’organisations et deux mille participants venus de toute l’Europe et d’ailleurs.

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Et de l’espoir, il en faut, face au bilan qu’il convient de regarder en face. De toutes parts des chiffres inquiétants nous renvoient aux errements d’un vieux monde qui n’en peut plus des exactions commises au nom d’un système construit sur le profit, l’égoïsme, les inégalités et la destruction de tout ce qui rend possible la vie sur terre.

D’autres chiffres, au-delà de l’indécence, témoignent de la spoliation des peuples par les multinationales, de la prédation des richesses naturelles, de bénéfices astronomiques accaparés par quelques-uns, des fortunes colossales hébergées dans les paradis fiscaux....

GoyaTelle « La vieille au miroir » des temps modernes (pardon Goya), en France notre nouvelle majorité s’acharne à parer des attraits de la jeunesse et de la séduction de vieilles méthodes puisées dans les pots rancis de l’austérité ultralibérale, de la flexibilité du droit du travail et d’une politique fiscale au service des plus favorisés. Mais en fin de compte, le génie de l’artiste est ailleurs. Il est du côté de ces luttes menées à travers le pays comme partout dans le monde par des populations qui refusent de se soumettre aux diktats des banques, des multinationales de tout poil, des spéculateurs en tous genres et des Etats qui leur servent la soupe.

Le parallèle avec la journée de la transition en Côte d’Émeraude n’est pas vain. Au cœur des débats qui ont nourri ces quatre jours de l’Université, souvent d’une rare intensité, parfois en filigrane, l’avenir de l’humanité s’est imposé comme le point nodal de tous les combats, et avec lui l’incroyable diversité des formes de lutte et de résistance à l’arbitraire et à la spoliation des peuples,  pour imposer la transition comme seule voie possible pour garantir le maintien des conditions de vie sur terre. « On ne négocie pas avec le changement climatique » a rappelé  Geneviève Azam**. La société capitaliste se nourrit de catastrophes sociales, économiques, écologiques, et se heurte à ses contradictions internes et aux limites géophysiques de la planète bleue. Elle porte en elle l’idée d’un avenir plein de menaces et ne voit d’autres solutions que technologiques pour parer momentanément aux conséquences des désordres planétaires qu’elle a elle-même provoqués.

Les témoignages à l’appui de cette critique radicale de la globalisation ultralibérale, en même temps qu’ils prouvent l’urgence des solutions par la gravité des désordres planétaires constatés, attestent l’engagement, au sein des sociétés, de groupes humains déterminés à défendre la qualité de leur environnement, leur mode de vie et leur projet d’un avenir vivable pour les générations futures. C’est Shalmali Guttal***, militante indienne qui dénonce les inégalités structurelles entre le Nord et le Sud, et qui rappelle la responsabilité du Nord dans leur aggravation, sans omettre pour autant les responsabilités des élites du Sud. Mais c’est elle aussi qui témoigne de la lutte des populations en Inde, en Thaïlande, au Cambodge, en Birmanie ou aux Philippines, menacées par des projets de barrages gigantesques ou d’infrastructures monstrueuses à l’image de la nouvelle « Route de la Soie », menés par des Etats ou des puissances financières, qui chassent les habitants, désintègrent des territoires et criminalisent les résistances.

C’est Elizabeth Peredo, Directrice exécutive de la fondation Solon, fondation créée par Pablo Solón, ex ministre du gouvernement d’Evo Morales, ex  ambassadeur de La Bolivie aux Nations Unies, et actuellement menacé par l’Etat bolivien, qui dénonce la dévastation du cadre de vie des peuples indigènes (la Terre-Mère) par une politique énergétique qui, au lieu d’œuvrer pour leur bien-être vise à développer l’exportation dans le plus pur style productiviste. Là aussi, les populations, souvent au péril de leur vie, bloquent les projets, s’opposent à la force des milices, font valoir leurs droits par des démarches citoyennes.

C’est l’Afrique et le sort des « déguerpis », chassés par la spéculation foncière des zones urbaines convoitées pour de juteuses opérations immobilières et qui engagent des actions pour faire reconnaître la légitimité du droit coutumier sur des terres…C’est le Maghreb, en proie à l’affrontement entre les mouvements émancipateurs nés du printemps arabe et les forces conservatrices alliées aux tenants des anciens régimes, et qui s’inscrivent dans un processus révolutionnaire de long terme…Ce sont les peuples d’Europe aux prises avec une Union Européenne, fer de lance de l’ultralibéralisme, qui engagent un bras de fer avec le pouvoir des banques, des multinationales et des lobbies, qui mobilise contre le CETA et milite pour un développement des communs.

Ce qui est ressorti de ces échanges c’est la conviction qu’il n’y a, vraiment, cette fois, pas d’alternative. Les promesses et l’espoir surgissent de ces mouvements qui construisent des résiliences et tracent des voies nouvelles pour un monde plus juste. La diversité des formes d’action rapportées par les dizaines d’intervenant.e.s au cours de ces quatre jours de débats révèle la richesse des réflexions menées partout dans le monde et la capacité des mouvements sociaux à s’inscrire dans une perspective de long terme de transformation radicale de la société. La radicalité, maître mot  de cette université, nous fait sortir de cette idée convenue qu’une fois qu’on aura touché le fond, il ne restera plus qu’à remonter. Car où est le fond quand on assiste à l’effondrement d’un monde? Nous n’en sommes pas les créateurs, mais il nous revient de l’affronter, et seule une approche systémique nous permettra de trouver les mots pour penser ce qui arrive, et pour agir. De fait, ce dont il est question, ce n’est pas d’une crise, car le changement est irréversible, l’évolution imprévisible et les effets incontrôlables. Il nous revient de nous départir de notre regard anthropocentriste pour définir les droits de la nature, trouver des espaces de coalition afin d’engager  les combats fondamentaux contre les Etats, les lobbies et les puissances de l’argent, pour instaurer une démocratie citoyenne, imposer le partage des ressources face aux logiques d’accaparement, construire de nouveaux biens communs pour déconstruire la logique du profit et de l’égoïsme.

Trancem1lightAlors oui. Cette journée de la transition, de son vrai nom « La fête des possible », est importante, pour tous ces témoignages rassemblés qui disent exactement ce qu’expriment tous les peuples en lutte pour leurs conditions de vie et la préservation de leur avenir. Une autre modernité s’élabore en Côte d’Émeraude, le bien vivre c’est  aussi chez nous, car c’est le choix de gens d’ici, qui construisent une société simple et modérée, économe des ressources de la Nature, prudente mais déterminée. Refuser l’accaparement, mais instaurer le partage. Ne pas s’en remettre à l’État, ou aux institutions mais engager sa responsabilité et exercer sa liberté. Refuser la concurrence génératrice de violence, mais développer les communs. Le vocabulaire ne doit pas nous éloigner des réalités. La construction des alternatives, c’est  aussi ici, maintenant, avec ce que l’on a pour faire ce que l’on peut. La vision du futur portée par les participants à cette journée, est la clé de la transformation sociale. Elle s’inscrit dans une réalité mondiale en continuelle évolution, qui peut sembler lointaine mais qui, par son dynamisme et sa créativité, fait du productivisme, du consumérisme, un modèle dépassé.

 

  • *Titre emprunté au livre « Le monde qui émerge, les alternatives qui peuvent tout changer » écrit par Christophe Aguiton, Geneviève Azam, Elizabeth Peredo, Pablo Solon ; 2017 ; édition «Les liens qui libèrent »

https://france.attac.org/nos-publications/livres/article/le-monde-qui-emerge-les-alternatives-qui-peuvent-tout-changer?pk_campaign=Infolettre-1052&pk_kwd=france-attac-org-nos-publications

 

  • **Maître de conférences en économie et chercheuse à l'Université Toulouse II, militante écologiste et altermondialiste, porte-parole d'Attac France

 

  • ***Intellectuelle et activiste indienne, directrice exécutive de Focus on the Global South à Bangkok

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