Editorial : Tu vœux ou tu vœux pas ou La stratégie d’Aladin

Souhaits2Difficile en ce début d’année d’échapper au déluge des souhaits de pure forme, promesses floues, déclarations de molles intentions, résolutions éphémères, engagements de façade auxquels se croient tenus des élus de tous bords et des responsables de tous poils. Persuadés que l’aube d’une année nouvelle confère à leur propos un supplément d’autorité  - souvent démentie au demeurant  par leurs actions passées- ils s’appliquent tels des demiurges sans mémoire à dessiner l’avenir d’un peuple bien souvent aussi perplexe… qu’incrédule. Car ses vœux à lui, le peuple, restent souvent lettre morte, les appels qu’on lui lance prêchent un unanimisme de circonstance  et l’on ne compte plus les décisions adoptées en son nom sans que le débat dépasse le cercle restreint des partisans du pouvoir.

Il n’en fallait pas davantage pour que Le Malotru, à défaut de lampe, ne se mette à frotter avec une belle vigueur sa modeste lanterne  dans l’espoir de faire jaillir ce fameux génie dont la réputation n’est plus à faire, capable d’infléchir le cours d’une réalité a priori funeste. Surprise ! Du fond de l’ustensile, quelques raclements de gorge, souvenirs sans doute d’une attaque d’ultralibéralite aigüe, se firent entendre. On l’interrogea donc sur le phénomène appelé CRISE, décliné selon des variantes toutes plus affligeantes les unes que les autres : crise financière, crise des institutions, crise de la démocratie…J’en passe et des pires. Une voix, dont l’accent italien ne laissait aucun doute, nous répondit en ces termes : « La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés »1. « Phénomènes morbides as-tu dit, génie ? » s’étonna Le Malotru en se frappant le front. « Que n’y avons-nous pensé plus tôt ! » Ici comme ailleurs, on observe en effet des symptômes inquiétants d’une paralysie évolutive. La tentation de l’isolement séduit les pouvoirs en place, préférant le monologue stérile du discours unique, ignorant la richesse de la diversité, comme pour taire la crainte confuse mais réelle de l’irruption des citoyens, simplement citoyens, dans leur espace démocratique réservé. Pas question d’interpeller directement le pouvoir, risque de contagion. Prenez les parcours autorisés ou passez votre chemin ! Le Malotru a souvent pointé au cours de sa brève existence l’arbitraire, l’absence de débat, le déficit d’information, voire le refus d’informer sur nombre de dossiers tant à Saint Malo (Condor, l’assainissement de l’eau, l’accès au littoral, la vente des propriétés de l’Etat, l’avenir de la Maison des Associations…) qu’à Dinard (le conseil municipal à huis clos, le recrutement hors procédure, les conflits d’intérêt, la présence à l’entrée de la ville du drapeau d’un état confessionnel). Mais aussi, quelle autre explication à cette absence de réaction des élus municipaux de tous bords aux messages qui les alertent sur les menaces  que fait peser le projet d’accord transatlantique dit TAFTA sur la démocratie à tous les niveaux et sur le pouvoir de décision des collectivités locales ?

 

Le Malotru, redoublant d’ardeur, se remit à frotter. « Quoi encore ? » grasseya l‘invisible apparition. « Je vous préviens : trois questions tordues, pas une de plus ». Le Malotru prit le temps de la réflexion, puis lui exposa son problème : lorsque les citoyens n’ont pas le pouvoir de faire entendre leur voix dans les lieux où se prennent les décisions, lorsque la démocratie représentative telle qu’elle est pratiquée privilégie la stabilité du personnel politique ou le clonage plutôt que le renouvellement, lorsque le contrôle citoyen ne s’exerce plus dès le lendemain des élections, la seule forme possible de se faire entendre c’est alors la détestation ou le silence.

 

« N’essaie pas de m’entuber, plumitif abscons -prévint alors l’ectoplasme transalpin l’anaphore ne trompe plus personne depuis Le Bourget. Mais continue…»

 

Le Malotru expliqua alors qu’un tel constat interroge surtout les contrepouvoirs, les organisations politiques et associatives engagées dans un projet de transformation sociale, certainement pas les partis dits « de gouvernement » qui y trouvent leur compte, ni l’extrême droite qui engrange les bénéfices au fur et à mesure des scrutins. Comment expliquer les 43% d’abstention -près d’1 115 000 inscrits- (46% à Saint Malo), dans une région dont on souligne la forte identité, sinon en grande partie par le fait que ces formations ne  mobilisent plus au-delà de leurs militants et sympathisants? Quelle explication donner à ces républicains bretons qui ont vu leur représentation au sein du Conseil Régional disparaître dans la nouvelle assemblée alors que l’extrême droite enregistre une percée fulgurante ? Le système électoral ne saurait à lui seul expliquer un tel appauvrissement de la représentation  politique.

 

L’esprit devin l’interrompit. « Une des manifestations les plus typiques de la pensée sectaire (la pensée sectaire est la pensée qui empêche de voir que le parti politique n'est pas seulement l'orga­nisation technique du parti lui-même mais l'ensemble du bloc social actif dont le parti est le guide parce qu'il en est l'expression nécessaire), consiste à estimer que certaines choses peuvent toujours être faites, même lorsque la situation « politico-militaire » a changé.»2 « Maintenant je comprends tout », se dit Le Malotru en son for intérieur, qu’il avait fort développé au demeurant. Ainsi, il faut rechercher l’explication du spleen de larges secteurs de la population dans le fait qu’ils ne se reconnaissent plus dans les choix qu’on leur propose ! Leur déception est donc à la mesure du gouffre qui se creuse, scrutin après scrutin entre leur réelle volonté d’élargir l’espace démocratique, et la fragmentation des forces censées la représenter !  Funeste nouvelle ! Situation paradoxale, à l’opposé d’un projet  global de transformation sociale, à contrecourant d’une dynamique intégratrice de progrès humain, environnemental, démocratique, et contraire aux aspirations des secteurs d’opinion qui veulent une société solidaire, libérée de l’oppression des multinationales et de la dictature des marchés.

 

Le grand soir n’étant pas pour demain, Le Malotru, électeur progressiste lambda, désireux malgré tout de s’investir dans le débat public, ne pouvait qu’entendre avec commisération les voix discordantes criant à la veille des élections la chronique d’une mort annoncée. Alors, se tournant une dernière fois vers son insaisissable chimère, il la supplia de faire surgir de sa lanterne une lueur d’espoir.

« Tu me fatigues » lui fut-il répondu. « Mais puisque ta tête revient à un revenant, je vais te faire entendre quelque chose ». Quelques accords de flamenco rageurs précédèrent une voix aussi sèche et dépouillée que les sierras ibériques : « Nous entrons dans une période historique où tout le monde va devoir parler avec tout le monde »3. Puis elle poursuivit : « Vous considérez que les gens sont demeurés…tandis que vous vous considérez très cultivés  et vous adorez vous confire dans une sorte de culture de la défaite. Le genre gauchiste triste, ennuyeux, toujours amer, la soi-disant lucidité du pessimisme… On ne peut rien faire. Les gens sont trop cons et votent à droite, moi je reste avec mes 5%, mon drapeau rouge, etc. Ok, je trouve ça super respectable, mais je dis : foutez-moi la paix, nous ne voulons pas faire ça, nous voulons gagner. » 4

 

Le Malotru, un brin  indigné, rétorqua :

- Dis-donc, génie, est-ce à nous que ce discours s’adresse ? 

- A vous non, mais peut-être pouvez-vous l’entendre. Le succès de « Podemos » réside dans cette dynamique qui s’est construite à partir des synergies nouvelles qui sont apparues entre les mouvements qui se revendiquaient du changement. Tournant le dos à la logique d’appareil, les héritiers des indignés ont d’abord écouté les électeurs et exprimé clairement leur détermination de conquérir le pouvoir sur une base de revendications la plus large possible.

- C’est vrai ça ! s’étonna le Malotru. C’est tout de même surprenant de constater que ce qui a été possible partout en Espagne ne l’ait pas été chez nous, dans notre région, ni même au plan local. Résultat : un spectacle de désolation où nombre d’électeurs effarés ont pu assister à la sortie du dernier modèle de machine à perdre, fonctionnant avec l’énergie de l’esprit partisan, les bielles des postures idéologiques et la courroie de transmission des egos.

 

On ne réenchantera l’avenir qu’en proposant une alternative crédible capable de contester le pouvoir en place. Il y a urgence. Faute d’avoir compris à temps que la vie qui va ne se satisfait pas du confort douillet des pouvoirs établis et que la sclérose de la pensée engendre des monstres,  il ne reste désormais qu’une alternative : se transformer vraiment ou agoniser à jamais dans l’enfer de la haine.

 

Une lueur d’espoir éclairait la lanterne, maintenant silencieuse. Le Malotru la posa délicatement au-dessus de la cheminée ou le feu couvait. « Il va falloir l’alimenter, se dit-il »

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1 -Gramsci (Cahiers de la prison n°3).

2 -Gramsci (les Cahiers de la prison, n°2).

3 et 4 - Pablo Iglesias, Leader du parti Podemos, quelques jours avant le scrutin du 20 décembre en Espagne.

Editorial tout2