Dans le rétroviseur (3) : De Spinoza à Grospiron...

...l’art ménager du « management

Coaching

Dans une rubrique publiée ici même en juin, nous nous amusions – très sérieusement- du tapage médiatique orchestré par le Centre des Jeunes Dirigeants ( C.J.D) Côte d’Emeraude,  autour de la conférence « interactive » (sic) du philosophe André Comte-Sponville  qui eut bien lieu le 28 mai à Saint-Malo au Théâtre de la Place Bouvet.

On ignore le cachet du philosophe vedette présenté comme « spécialiste du bonheur au travail », mais à 30 euros la place, et une salle comble, 300 personnes au bas mot, faites le calcul, ce fut une affaire rondement – et, qu’on nous pardonne le néologisme- juteusement   menée. Le président du C.J.D lança la soirée en rappelant aux jeunes- et moins jeunes- « cadres et managers » venus écouter l’oracle que « le travail n’a pas bonne presse » ; il fixa illico l’objectif du « cocktail dinatoire » qui était aussi le cahier des charges  implicite de l’ancien Maître de Conf’ devenu bête de scène: « Changer les regards sur le travail ». Bigre.

 Très à l’aise, sans note, et sans prompteur, l’artiste enchaîna concepts et syllogismes, citant Aristote, Platon, Spinoza... Pour ces entrepreneurs par définition « risquophiles » mais peu habitués à cette prise de risque insensée, ce fut un beau spectacle pour un prix dérisoire. Tel le lapin sorti du chapeau du prestidigitateur, la conclusion entraîna l’enthousiasme et des applaudissements nourris : « Un employé heureux doit monter de Platon (le manque) à Spinoza (la joie) » assura l’expert. Et voilà pourquoi votre fille est muette, Euréka (citer le grec aujourd’hui ne coûte pas cher).

Des questions avec le public suivirent l’exposé. On en retiendra ce moment particulièrement fort où un employeur demanda les coordonnées de M. Spinoza, ce « coach » dont les méthodes semblent si efficaces...

L’article du Pays Malouin évoquant cette soirée (Le Pays Malouin 4/6/15) s’intitule : Les salariés ont besoin d’un salaire...et de joie ». De salaire, il fut, en fait, assez peu question, mais on resta ainsi fidèle à l’ex-gourou des marchés, autre prêcheur néo-libéral venu naguère en cette terre de mission, Jean-Claude Trichet.  Plus impressionnant, au final, que feu Spinoza, celui-ci, alors Président de la Banque Centrale Européenne, n’avait-il pas, de façon prophétique, déclaré en février 2011 : « Augmenter les salaires ? La dernière bêtise à faire en Europe »... Leçon retenue.

Une contagion en pays malouin

Au-delà de cet épisode local assez croquignolet, Le Malotru n’a cessé d’observer depuis quelques mois une véritable contagion, à l’échelle régionale, la recherche du Graal en matière de gestion des ressources humaines. Selon les termes mêmes du C.D.J Côte d’Emeraude : Progresser dans la « recherche de ce qui fait avancer les salariés » 

Découvrir le « guerrier intérieur du trading», « le marathonien de la gestion », le Tabarly du contentieux », bref réveiller en vous le potentiel d’adrénaline et de créativité cachée pour mieux faire gagner votre entreprise, tel est, peu ou prou, le message commun de toutes ces tentatives offertes sur un marché à développement exponentiel dans notre « pays » même.  Séminaires au sein d’un service, weekends d’intégration pour les écoles de commerce, modules au cœur des cabinets de recrutement, tout est bon pour promouvoir ce culte de la performance, de la souffrance revendiquée et du dépassement de soi. Darwinisme social désormais intégrable et intériorisé comme ludique, jouissif même, sous l’injonction « cool » du « just-do-it ».

 Vous nous parlez de  Californie, et de Silicon Valley, je présume? Que nenni, de notre bonne Bretagne, du Pays des Bonnets Rouges, du pays de Rennes, de Rance et de Fougères.

A la Gouesnière même, dans un restaurant de grand renom, il est vrai, un groupement d’employeurs a réuni récemment un aéropage pour une conférence, le 16 juin, sur « les enjeux de la performance en entreprise, ou comment améliorer la création de valeur », animée par...le premier champion olympique de ski acrobatique en 1992. Une autre source nous décrit l’inoubliable, mais, avouons-le franchement un peu oublié tout de même, Edgar Grospiron, comme champion olympique de boss, pardon, de bosses... Quel rapport entre le ski, même de bosse, surtout de bosse diront les méchantes langues, et la création de valeur, ce concept flou emblématique des enfumages financiers des années 80 ? Votre question traduit votre ignorance crasse, désolé, lecteurs bien-aimés, mais Le Malotru, pour vous servir, vous propose une mise à jour gratuite de votre logiciel en citant libéralement Maître Grospiron : « La performance s’obtient sur les mêmes valeurs que celles des sportifs. Pour réussir, il faut vouloir plus que les autres ». Vraiment très fort, non ? Ou quand Grospiron rejoint Spinoza via Comte-Sponville... Waouh, merci qui ? Merci, Malotru.

Non loin de là, le 5 juin, à la C.C.I de Saint-Malo, la direction du Groupe Guisnel, transporteur routier, offrait en interne un séminaire sur « le manager de demain ». Celui-ci, ou celle-ci devront, nous assure le physicien et philosophe Marc Halévy, le conférencier du jour, envisager « une économie concentrée sur la matière grise humaine (pas celle des dauphins N.D.L.R), les marchés de niches et de sur-mesure ».  D’après nos sources, il ne fut guère question, à quelques jours de la C.O.P 21, de réduction drastique des transports par route et d’investissements massifs pour le rail.

 Etrange association, tout de même, que ces philosophes, ces sportifs, devenus bateleurs d’estrade et intermittents de la société du spectacle.

Le 29 juin, les dirigeants commerciaux de France du Pays de Saint-Malo, très impliqués auprès des jeunes en école de commerce ou B.T.S, avaient choisi d’échanger sur le thème « scénographie et communication de soi », autre variante dans l’air du temps. Le thème annoncé pour leur réunion de septembre ? Le « sponsoring sportif », évidemment ! Tous ces chefs d’entreprise (évitez « patron », S.V.P) ne savent plus où donner de la tête, littéralement. Après Comte-Sponville et Grospiron, devinez qui vient dîner ce soir-là, une star évidemment: « Nous aurons des intervenants de qualité dont Séverine Beltrame, ¼ de finaliste à Wimbledon en 2006 ». A partir de tels exemples, il ne vous aura pas échappé que la période propose de belles opportunités. A l’annonce de cet article, certains –dont nous tairons les noms par générosité- sont venus nous proposer leurs services : « 1/8 de finaliste au concours de château de sable du Figaro à Rothéneuf en 1963 ». Non, désolé. Eh oui, la compétition est rude. Dura Lex...

Philo, ski à bosse, et, naturellement, grand’ voile en pays malouin

Saint-Malo, avec Rennes Métropole, ne pouvait rester à la traîne. Une telle puissance de frappe ne pouvait guère élire d’autre sport que la voile. On vous rappelle que la Cité corsaire a été parmi les précurseurs dans cette recherche de modèles de comportement à offrir aux adultes entrepreneurs mais aussi aux jeunes générations avides de sens et de sensation.

Evidemment, cela a un coût. Saint-Malo Agglo poursuit son soutien au navigateur Cancalais Gilles Lamiré (« Rennes Saint-Malo, La french Tech ») à hauteur de 40 000 euros par an pendant quatre ans. Il devra partager le pactole global –augmenté par ces temps de disette- avec  l’écurie de Servane Escoffier et Louis Burton, la société BG Race. Cette dernière recevra 20 000 euros par an, pendant quatre ans, « pour faire émerger de jeunes talents en monocoque 40 pieds ».

 Les mauvais esprits, titre évidemment revendiqué par Le Malotru, objecteront qu’on semble bien facilement disposer de l’argent des contribuables pour le plaisir de quelques-uns sous prétexte d’une « communication pure » (dixit Claude Renoult Le Pays Malouin 25/6/15) dont le bilan réel, social, notamment, n’a jamais été clairement établi. Le premier élu insiste sur l’impact grand public de ces projets. Sans vouloir être désagréable à l’endroit de ces vaillants compétiteurs, avez-vous déjà entendu parler de Gilles Lamiré ou de Valentin Lemarchand ? Gageons qu’un sondage sur cette simple question dans les rues de l’agglomération, sans parler de l’Hexagone, apporterait un fichu démenti  à ces assertions répétées en boucle par élus, entrepreneurs, médias,  sans aucune distance critique ni évaluation réelle. Elles sont toutes nourries de cette doxa « entrepreneuriale »  devenue la petite musique de nos sociétés qui ne jurent plus que par une compétivité dont le sport est devenu la métaphore ultime.

L’U.S Saint-Malo, entreprise modèle et modèle d’entreprise

L’entrepreneur malouin Roland Beaumanoir aime également filer cette métaphore. L’US Saint-Malo dont il a pris la tête il y a dix ans connaît une évolution « managériale » qui doit en étonner plus d’un dans la génération des anciens du club. Mais qu’objecter à un homme dont la réussite semble proposer comme naturel un modèle de développement financier autant que sportif ? L’ambition affichée du club est désormais de se transformer en association de partenaires privés ; certains évoquent même, à plus long terme, un actionnariat éclaté. Avec le carnet d’adresses dont il dispose, l’affaire est sur les rails. Certes, pour l’instant, les résultats sportifs se font attendre, la montée en « national » reste une chimère. Les afficionados locaux ne tomberont jamais amoureux d’un simple taux de croissance du budget du club, mais le recours annoncé aux services d’un avocat spécialisé pour « faire évoluer la structure financière » fait taire les critiques et entretient l’espoir. Incidemment, la subvention de la ville (142 000 euros/an) deviendra-t-elle superflue ? Qu’en pensent Claude Renoult et son équipe ?

L’entreprise, fournisseur officiel de bonheur

Le cas est particulièrement intéressant parce qu’il indique la puissance symbolique et effective de ces discours et des pratiques d’organisation qui y sont associées : Celui qui incarne la réussite, ici, Roland Beaumanoir, se voit attribuer les « mérites » associées au héros sportif (discipline, rigueur, énergie, « leadership », etc.). Le héros sportif, en retour, se voit attribuer un magistère symbolique et gratifiant, invité à partager au sein d’un groupe exclusif et contre rétribution, ses méthodes et ses petits secrets, clés supposées de sa réussite. Le philosophe, enfin, est, dans une société encore marquée par l’onction académique du verbe, le grand prêtre qui met en musique la supposée profondeur intellectuelle d’une bien prosaïque agitation de cour de récréation.

Mais Orwell, mais Camus nous rappelleraient combien –dans un tout autre environnement social et politique, il est vrai- cette agitation peut aussi donner une âme à la plus belle et la plus simple fraternité.

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