Dans le rétroviseur

Dans la foulée de notre article sur La Grande Passerelle et son environnement linguistique « globish », certains se sont émus de cette étrange et pernicieuse « soumission à la langue du Maître » en redécouvrant un décor urbain dont ils n’avaient pas pris la mesure. Une lectrice nous a signalé qu’un des auteurs invités à Etonnants Voyageurs, l’excellent spécialiste de Rimbaud, Alain Borer, venait de publier un ouvrage sur ce sujet  que nous avions abordé sur un périmètre délibérément circonscrit. Son livre  « De quel  Amour Blessée, Réflexions sur la langue française », est paru dans la collection blanche NRF Gallimard. L’ouvrage paraîtra à certains marqué d’une certaine nostalgie, mais à l’heure où les négociations sur le Grand Marché Transatlantique se déroulent dans une opacité quasi-totale et où il serait vain de se croire protégés au nom d’une « exception culturelle », les enjeux linguistiques deviennent des pivots de résistance.

Retroviseur

. A son insu ce livre est un pavé, littéralement et dans tous les sens, lancé à la gueule de ceux qui se couchent  face à un hégémonisme qui ne dit jamais son nom. Illustration locale parmi d’autres à ajouter à notre florilège précédent : A quelques jours d’intervalle, Ouest-France (30-31 mai) et le Pays malouin (28 avril) titraient respectivement : « Marathon de la Baie : Le running roi » et « Saint-Malo, capitale du running »... On trouverait facilement d’autres exemples, avis aux amateurs de perles « globish »...

« Saint-Malo, capitale des ententes commerciales aux dépens des consommateurs », voilà un titre que vous ne risquez guère de voir dans nos chers médias locaux. Et pourtant ! Ce fut d’abord  la lourde pénalité infligée par l’Autorité de la concurrence à la Laiterie de Saint-Malo  pour sa participation au « cartel des yaourts ». En bon français, « le rempart de notre santé » aurait comploté sur les prix avec des concurrents devenus copains et coquins sur le dos, en particulier, des acheteurs régionaux comme vous et moi, si fiers d’ « acheter local » et de sauver  ainsi l’emploi. Sauf qu’à l’instar des traders du Libor et autres marchés financiers, notre laitier favori, et ses amis visaient à empocher davantage de profit en faussant allègrement la « concurrence libre », fondement supposé de notre Union Européenne libérale. L’enquête révèle des tactiques dignes des meilleurs polars: Réunions secrètes dans des hôtels de la capitale, souvent dans le quartier « breton » de Montparnasse,  téléphones portables avec noms empruntés aux copines, un peu comme Paul Bismuth alias Nico Sarko dans une autre affaire en cours de jugement. Les pages de Saint-Malo d’Ouest-France sont restées relativement discrètes, la rédaction locale laissant à la rédaction rennaise le soin de présenter l’affaire dans sa globalité. Le rôle tenu par notre joueur local  paraît ainsi bien modeste dans cette cour des grands aux côtés de stars comme Lactalis/Nestlé, Novandis/Andros etc

Le Pays Malouin se fend d’un bref encadré le 19/3 pour souligner que La Laiterie de Saint-Malo conteste les faits, seul acteur impliqué à le faire dès l’annonce de la condamnation. Une simple peccadille, nous dit-on. On nous permettra de citer le cœur de l’article : « La société s’est vue infliger une amende de 300 000 euros, à payer solidairement avec la SIll (Société Industrielle Laitière du Léon) qui détient l’entreprise malouine à 100% depuis 2008. Cette amende de 300 000 euros n’en demeure pas moins une « broutille » par rapport à ses concurrents condamnés (56 millions d’euros pour Lactalis)... ». Une broutille à 300 000 euros, nos lecteurs apprécieront...

Quelques semaines après,  un nouveau coup de tonnerre éclata dans le ciel serein -forcément serein- du Pays de Saint-Malo : Une amende de...60 millions d’euros datant de 2010 (qui en avait parlé à l’époque ?) était confirmée à l’encontre du Groupe Roullier par le Tribunal de l’Union Européenne pour entente sur le prix des phosphates destinés à l’alimentation des animaux. Broutille ou non pour ce spécialiste de l’alimentation des broutards et autres jersiaises, champion hors-norme de l’économie locale ? Fidèle à ses implantations malouines et dinardaises, le patriarche, toujours présent, décrit comme ombrageux et obstiné, a fondé un empire familial prospère hors d’atteinte des prédateurs des marchés spéculatifs. Il est craint des politiques et apprécié parfois comme mécène discret des arts et des lettres. L’ « affaire » serait plutôt pour cet homme une affaire d’honneur à défendre bec et ongles, et on peut compter sur lui et ses équipes de conseillers pour engager un recours, mais devant la Cour de Justice Européenne cette fois. A suivre, donc, mais avec 7300 employés et un chiffre d’affaires de plus de 3 milliards d’euros, il a les reins solides. Ne doutez pas qu’il épuisera toutes les ressources juridiques pour garder son honneur sauf. A suivre donc...

L’argent, à Saint-Malo, c’est aussi pour certains,  le prix de la culture, le proverbial « nerf de la guerre ». Du moins pour le CJD Côte d’Emeraude. Ce nom vous dit quelque chose, bien sûr, non ? Le Pays Malouin ne prend même pas la peine de détailler dans son titre ni son sous-titre la signification de l’acronyme, dans son édition du 28 mai, pour vous préciser qu’il s’agit du Centre des Jeunes  Dirigeants de la Côte d’Emeraude. Oui, aujourd’hui on évite le mot « patron » qui sent fort son marxisme d’antan, et même « chef d’entreprise », trop militaire à l’heure du « soft management » ...  Ce jeudi 28 mai, le CJD invitait donc « le célèbre philosophe » -sic-André Comte-Sponville à Saint-Malo pour «  une conférence interactive »–re-sic-Un court texte commentait ainsi une photo du penseur médiatique : « Polac, Pivot, Guillaume Durand, Christine Ockrent, PPDA, Serge Moati, Frédéric Taddéï  ont tous reçu André Comte-Sponville sur leur plateau télé ». Avec un tel pedigree, on était en bonne compagnie et le sujet importait peu, au fond. L’homme rendu célèbre par son estimable  Petit Traité des grandes  vertus (1995) semble avoir depuis longtemps vendu la sienne pour plaire au chaland et se muer en tête de gondole. Il en est désormais de certains prétendus philosophes  comme d’autres métiers réputés les plus vieux du monde, ils battent les estrades comme d’autres battent le pavé pour gagner leur croûte. Mais le cachet n’est sans doute pas le même. On se préparait, en effet, à aller écouter le grand homme, voire « interactiver » avec lui puisqu’on y était invité, quand on découvrit en fin d’article qu’il s’agissait d’un cocktail dinatoire et qu’il convenait de s’acquitter d’une somme de 30 euros pour voir et écouter « pour de vrai » l’invité- préféré de nos animateurs-T V- préférés. A ce prix-là, on s’est dit que notre philosophe-roi guérissait peut-être les écrouelles comme les rois- thaumaturges de jadis. Ou peut-être allait-il traiter philosophiquement du chômage? Que nenni, lecteur bien-aimé, lectrice bien-aimée, mais sans doute frappés d’obsolescence. Un philosophe de ce calibre s’occupe de sujets éminemment plus élevés. Des thèmes chers aux cœurs de nos fringants « jeunes dirigeants » -oui, ils ont un cœur- pour qui crise et chômage relèvent déjà d’un autre temps, celui des « vieux patrons » pulvérisés par les vents de la mondialisation heureuse qu’ils n’ont pas su saisir. Précisément, c’est de bonheur qu’il était venu nous entretenir et le bonheur a un prix, 30 euros ce soir-là. Une aubaine, tout de même : « Etre heureux au travail, un sujet qui est au cœur des préoccupations des salariés et des dirigeants » (sic). Patrons-salariés même combat, le bonheur au travail, évidemment. Et l’article (copié-collé du communiqué du CJD ?) de préciser : « Ce philosophe défend l’idée qu’être heureux au travail permet d’y être plus productif ». Mazette, le beurre et l’argent du beurre, mais aussi, en prime, comme dit votre beau-frère, le sourire de la crémière... C’est pas beau la philosophie à 30 balles ? Merci qui ? Merci patron !

 Peu après, on découvrait sur nos « panneaux Decaux » la frimousse séduisante du subversif philosophe des plateaux TV en « une » du magazine Challenges. Le titre -en lettres rouges- clamait : « Les excès du capitalisme » et le sous-titre en énonçait quelques-uns : « Profits, rémunérations, monopoles spoliateurs.. »  A Saint-Malo, les « jeunes dirigeants » du pays malouin étaient toujours, selon les termes de l’article, « à la recherche de ce qui fait avancer les salariés »...

Culture gratuite à Saint-Malo ? « Laver les ombres, dit-elle », notre précédent article sur l’exposition de Joëlle Colas et ses visages de 27 demandeurs d’emploi malouins, rencontrés dans le cadre de son travail, a permis à certain(e)s, trop peu nombreux,  de vivre une authentique expérience émotionnelle et sociale. Présentée trop brièvement à la Maison du Peuple, cette exposition a créé la surprise en plein festival Etonnants Voyageurs, hors les murs du festival si on peut dire. Cela s’est passé un dimanche, Place du Marché aux Légumes  Intra-Muros, sous forme d’une installation quasi improvisée. Pas de vernissage, pas de cocktail-dinatoire (voir plus haut) ni de « gros légumes », mais des échanges fructueux avec des passants littéralement arrêtés par ces regards qui ne vous lâchent plus et qui expriment le plus souvent une détermination profonde au-delà des difficultés sociales pourtant bien présentes à travers la matière picturale.  Les responsables du Festival qui avaient annoncé « la crise » comme thématique officielle cette année n’avaient, paraît-il, pas souhaité répondre favorablement à la demande de voir figurer cette exposition au sein des « quatre lieux du Festival ». Belle réponse que ce « cinquième lieu » imposé sans violence comme une alternative gratuite, certes modeste mais implicitement « politique ». On peut en regretter toutefois  la banalisation –significative- effectuée par le Pays Malouin dans son édition du 28 mai : il s’agit d’un article où, une fois encore, la « gentillesse » peut s’avérer cruelle en décrivant ainsi le travail de Joëlle Colas : « Une initiative improvisée qui donnait un petit air de Montmartre à cette place très fréquentée ».  Les artistes et leurs amis apprécieront...

Sous l’hypermarché, la page : rendant compte du sommaire de la revue Bretons et de sa livraison de mai, Ouest-France (8.5.2015) signale le long entretien avec Michel-Edouard Leclerc, le patron « breton » du groupe de la grande distribution « qui a toujours beaucoup de choses à dire lorsqu’on lui demande de parler de la Bretagne ». L’auteur du billet aurait pu se contenter de « qui a toujours beaucoup de choses à dire lorsqu’on lui demande de parler », et même lorsqu’on ne lui demande pas, si on observe les pages entières de Ouest-France, en particulier, dans lesquels il se présente en chevalier blanc, avocat des consommateurs, et mécène à ses heures, du Festival Etonnants Voyageurs, en particulier.  On retrouve, dans cet entretien,  son lyrisme éternel : « Dans un monde qui perd ses repères, il est agréable de parler d’une terre qui fait rêver... ».  Rien en revanche, bien sûr, sur les méthodes de son groupe à l’égard des producteurs agricoles en Bretagne et ailleurs. Certains n’ont pas oublié, nous en sommes, l’homme qui, en novembre 2009, au lendemain d’un conflit dur avec les producteurs laitiers, déclarait sans ambages au Télégramme de Brest : Je donne un milliard d’euros de publicité. Je ne vais pas le donner aux journaux qui ont soutenu les agriculteurs qui ont fait la grève du lait... ». Il existerait donc des journaux qui soutiennent  des agriculteurs en grève ? Oui, vraiment, il est plaisant de « parler d’une terre qui fait rêver »...

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