De la possibilité d'une balade toxique à Saint Malo et aux alentours

De grands panaches de fumée dans le ciel, crachés par des cheminées visibles de partout à Saint Malo, des odeurs désagréables pour qui est sous le vent des usines, des voisins incommodés par les émanations toxiques d'un site en cours de dépollution, 3 sites classés Seveso de part et d'autre de la Rance...  Faut-il s'en inquiéter ? Comment savoir ?

Pendant cette année 2015 où la France se prépare à accueillir  la grande conférence internationale sur le dérèglement climatique (ou COP 21), il est important de se mobiliser pour la préservation de l'environnement, y compris au niveau local.

Cette mobilisation pourrait prendre la forme d'une balade toxique...

Une dénomination étonnante qui n'incite pas à suivre quiconque voudrait nous guider au milieu des zones industrielles, d'un lieu pollué à l'autre. Pourtant nous allons voir que ces balades n'ont rien de dangereux, inutile de s'équiper de masques, qu'elles n'ont rien  non plus d'ennuyeux, mais qu'elles peuvent, au contraire, être fort instructives et mobilisatrices.

 

Balade toxique, toxic tour, de quoi s'agit-il ?

 

Des  déambulations informatives, joyeuses, et réparatrices.

Depuis une vingtaine d’années se déroulent aux États-Unis, au Canada, au Brésil, en Équateur, ou encore en Afrique du Sud, des «toxic tour» ou visites guidées des principaux lieux de pollution de l’environnement, suivies d'actions réparatrices de désintoxication, nettoyage, fermeture de sites,  soins aux populations, et de rassemblements autour d’alternatives existantes ou gagnables.

Il ne s'agit pas à proprement parlé de visites guidées, il s'agit plutôt de balades, de déambulations informatives et joyeuses.Elles ont pour but d’informer les populations et les médias, de mobiliser les habitants pour plus de justice environnementale et de proposer des alternatives.

Dans notre pays, les premières balades ont été organisées à l'automne 2014, par un collectif d'habitant-e-s de Seine Saint Denis, département qui accueillera la conférence climatique en décembre prochain. Ces balades, appelées «toxic tour»  sont suivies d'«opérations detox». Pour les organisateurs, il s'agit de sensibiliser aux enjeux  du réchauffement climatique des citoyens  qui,  partant à la découverte de leur cadre de vie, vont pouvoir faire le lien entre leur  quotidien d'habitants affectés aujourd'hui par les problèmes de pollution, de santé, ... et la question, très abstraite, du réchauffement climatique à l'horizon 2100.

En effet, non seulement le 9-3 est l'un des départements les plus pauvres de France, mais il est aussi victime de fortes inégalités environnementales : sols pollués par son passé industriel, pollution de l’air causée par la circulation automobile et le trafic aérien, pollutions liées aux activités économiques que sont les centres de serveurs informatiques (datas centers) et les entrepôts logistiques de la grande distribution. Autant d'activités qui  dégradent dramatiquement les conditions de vie des habitants. C'est ainsi que lors de la canicule de 2003, qui fit 15 000 morts en France, la Seine-Saint-Denis fut le deuxième département le plus touché par la surmortalité !

Pour comprendre ce que sont ces balades, qu’aucun tour opérateur n’oserait programmer, revenons sur celle qui s'est déroulée à Saint-Denis en décembre de l'année dernière (à partir du récit publié sur le site Terraeco[1] )

Saria toxique

Retour sur la balade toxique de décembre 2014 : « transformer l’indignation locale en prise de conscience globale »   

A Saint Denis, début décembre, une quarantaine de franciliens sont partis à la découverte de sites pollués, à l'occasion d'une balade de deux heures, qui les a menés d'une usine de traitement des os de boucherie, jusqu'à un appartement labellisé HQE.

 

Ce deuxième «Toxic Tour Détox» de l'année 2014  n'avait pas pour unique objectif de faire découvrir aux participants l'ampleur des dégâts  sur leur territoire. Il s'agissait surtout de mettre l'accent sur la nécessité de mener des luttes éco citoyennes et de proposer des alternatives.
La première halte devant le portail de la  Saria, usine spécialisée dans la transformation d’os de porc en pellicules photo et en gélules médicamenteuses, fut l'occasion d'évoquer un combat qui a mobilisé en 2001 plus de 600 habitants du quartier contre les odeurs dégagées par l'usine. .«  Un beau moment de lutte » rappelle la militante de l’association « Saint-Denis et environnement », avec  laquelle 193 riverains ont attaqué la Saria en correctionnelle et obtenu sa condamnation à la réalisation d’importants travaux de confinement.

Plus loin, la traversée du plus vieux pont de Saint-Denis a permis de rappeler la mobilisation victorieuse contre un projet d'élargissement visant à donner plus de place aux voitures. «Pour s’y opposer, on est allés chercher des solutions alternatives et on a fini par bloquer le pont avec un grand bal» rappela l'un des organisateurs de la balade.

Sur un territoire, qui a accueilli ces dernières décennies «toutes les usines toxiques dont Paris ne voulait pas», avec pour conséquence des niveaux de pollution dépassant les seuils limites plus d’un jour sur deux (139 jours par an pour les microparticules, 86 jours pour le dioxyde de carbone selon Airparif)[2]  il est nécessaire d' «entretenir la mémoire des combats passés» et de les relier avec les luttes d'aujourd'hui.

Les organisateurs, soucieux à la fois de mobiliser au-delà des réseaux militants et de dépasser le stade de la révélation des dégâts, ont choisi de terminer cette balade par « du positif » : la proposition d'une alternative avec la visite d'un logement social labellisé HQE (haute qualité environnementale)  Son occupant a raconté comment, avec les autres habitants de la cité, il a fait pression pour obtenir du bailleur une rénovation thermique des bâtiments. Rénovation qui s'est traduite par une diminution de la facture énergétique de près de 80% !

 

A nous maintenant !

                            Si nous organisions la première balade toxique en Bretagne ?

 

En Bretagne ? Mais les bretons ne bénéficient-ils pas d'un air d'une qualité exceptionnelle ? Eh bien non ! C'est ce dont nous informe, dans un entretien au Télégramme, Frédéric Vénien, président d'Airbreizh[3],[4], l'association qui surveille, depuis 1996, la qualité de l'air dans la région :

«Globalement, la qualité de l'air en Bretagne est moyenne. Penser que l'on vient prendre un bon bol d'air dans notre région est une idée fausse. La pollution existe... Elle est là, même si la pluie et le vent balaient et nettoient plus souvent l'atmosphère qu'ailleurs... Le fond de pollution est essentiellement lié à l'activité humaine : chauffage et circulation automobile (voitures, camions, tracteurs...)...  Par ailleurs, en Bretagne, nous avons, certes, de l'industrie, mais pas de grosses industries polluantes, comme du côté du Havre, par exemple. Nous avons de multiples émissions mais pas en quantité énorme»

Du coup, si la qualité de l'air est moyenne en dehors de toute activité industrielle, est-elle nécessairement mauvaise en présence de ces activités ? La question mérite d'être posée ...

 

L'organisation d'une balade toxique peut nous permettre d'obtenir des réponses, qui iront plus loin que les informations collectées sur internet.

Une recherche rapide sur le site du Registre français des émissions polluantes, associée au code postal 35400, indique la présence de 2 usines TIMAC Agro, avec pour activité principale «chimie et parachimie». Une autre recherche avec les mots clés «polluants», «fumées»  et «Timac» renvoie vers 39 000 liens, avec, il est vrai, de nombreuses redites.  De nombreux articles sont par exemple consacrés au combat mené par les habitants de Rochefort et de Tonnay-Charente pour obtenir d'un expert indépendant une analyse des composants contenus dans les fumées de l'usine située dans les faubourgs de Rochefort[5]

Une étude comparable, menée en 2010 sous l'égide d' Airbreiz et destinée à analyser la composition des particules fines associées à l'activité portuaire de Saint Malo, si elle ne fit rien apparaître de véritablement inquiétant, montra quand même que pendant la campagne de prélèvements en mai 2010, on enregistra pendant trois journées un dépassement de l'objectif de qualité de l'air. Ces données mériteraient d'être actualisées[6].

 

Par ailleurs, l'existence de sites classés Seveso seuil haut (c'est à dire «à risques industriels et technologiques majeurs»), telle la société  Hypred de Dinard, est source de fortes inquiétudes chez les riverains.  Probablement «par méconnaissance ou incompréhension du sujet» comme l'expliqua le sous-préfet de Saint Malo à l'occasion de l'inauguration, en juillet 2011, du Comité local d'information et de concertation (CLIC). Mais l'explosion de l'usine AZF à Toulouse a démontré que ces inquiétudes sont fondées. Et comme de tels sujets sont difficilement accessibles au profane, l'information fournie par le CLIC doit être exemplaire. A première vue ce n'est pas le cas à Dinard, puisque les seuls liens concernant cet organisme renvoient à son inauguration en 2010.

Ces sujets, qui nous concernent toutes et tous, méritent d'être creusés. Ils ont donné lieu à des mobilisations qui méritent d'être rappelées. Des alternatives doivent être trouvées.

 

Comment sensibiliser le plus largement possible celles et ceux qui nous entourent aux enjeux de la prochaine conférence climatique ?

 

En leur permettant de faire le lien entre leur  quotidien d'habitants affectés aujourd'hui par les problèmes de pollution, de santé, ... et la question, très abstraite, du réchauffement climatique à l'horizon 2100.

 

En leur donnant la possibilité de participer à une balade toxique.

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