Editorial : Le compteur de Noël

LinkyComme sans doute bon nombre d’entre nous, le Malotru se laisse prendre au charme de cette fin d’année qui nous fait retrouver envers et contre tout, une âme d’enfant. Les longues nuits du solstice, les veillées où les grands-parents racontent les légendes du temps jadis... Mais foin de ces vieilles lunes, cette fois-ci, le Père Noël s’est inspiré des techniques les plus performantes du marketing et de la relation client. Alors que la rédaction du journal, tirant la langue, les yeux rivés sur l’ouvrage, en était encore à découper avec application les vignettes illustrant ses rêves les plus fous dans les divers catalogues de cadeaux qui lui étaient parvenus, elle vit arriver dans sa boîte aux lettres un courrier de « son » conseiller EDF favori. Une lettre d’une parfaite urbanité lui annonçait l’arrivée prochaine  dans ses sabots de « Linky »,  un appareil révolutionnaire appelé « compteur communicant ». « C’est quand même la première fois que le Père Noël s’adresse à nous avant qu’on lui ait demandé quoi que ce soit », se dit le Malotru. « Quel communicant, ce compteur ! Menons l’enquête…».

 

La lecture du courrier suscite davantage de questions qu’il n’apporte de réponses. De l’aveu même d’EDF, l’utilité de ce nouvel équipement  pour le client ne sera pas immédiate. Le courrier renvoie à un hypothétique « demain » l’objectif ambitieux de  « mieux maîtriser votre énergie ». Les mauvais esprits penseront peut-être que cet argument  pouvait d’emblée paraître suspect venant d’une entreprise qui construit un EPR dont le prix est passé de 3 milliards lors du lancement du projet à 10,5 milliards actuellement (attendons la suite) et dont la mise en service est sans cesse reportée…Mais passons. Que propose donc ce nouvel équipement ?

 

Un cadeau d’EDF …pour EDF « Le relevé à distance quotidien de votre consommation électrique réelle ».

Alors que l’encre de l’accord historique de la COP21 n’est pas encore sèche, on aurait pu penser que l’entreprise EDF, soucieuse d’anticiper les conséquences d’une politique vertueuse visant à repenser notre modèle énergétique, allait faciliter pour tout un chacun l’accès aux chiffres de sa consommation à un moment donné. Mais voilà. Le vote intervenu le 26 mai dernier à l’Assemblée nationale en faveur de la généralisation desdits compteurs ne fait pas mention d’une quelconque obligation de permettre l’affichage de ces informations à l’intérieur de l’appartement. Cette décision est d’autant plus surprenante qu’en Allemagne le Ministère Fédéral de l’Économie a retenu les conclusions du cabinet d’expertise financière très respecté Ernst & Young chargé par le gouvernement d’évaluer les économies pouvant être réalisées par un déploiement de compteurs intelligents. Cela l’a conduit à rejeter l’installation des compteurs intelligents de type Linky. La conclusion de cette étude est que les compteurs intelligents ne vont pas dans l’intérêt des consommateurs allemands.

 

Etonnant, non ? Le relevé à distance serait-il, lui, bénéfique pour le consommateur français? Comprenez : bénéfique pour  EDF. L’entreprise trouve un intérêt certain à pouvoir contrôler la consommation en temps réel afin de parvenir à lisser la production des centrales nucléaires dont on sait l’inertie, compte tenu de l’impossibilité technique de moduler le flux d’énergie sortant de ces merveilles technologiques. Plus besoin de  déplacer des personnels pour établir les relevés. Et toc ! Résultat : suppression de 10 000 emplois pérennes chez les sous-traitants d’ERDF. Autant de gagné pour éponger les 5 milliards que devrait coûter le changement des 35 millions de compteurs d’ici 2021.

 

Compteur communiquant ? Mon œil ! Ce que ce courrier ne dit pas, pas plus que l’article paru dans le Pays Malouin du 10 décembre, c’est que les données collectées renseigneront EDF sur l’organisation de votre journée : « Ces données permettent de déduire des informations sur les habitudes de vie des consommateurs telles que l’heure du lever et du coucher, le nombre de personnes présentes dans le domicile, les périodes d’absence, ou encore, sous certaines conditions, le volume d’eau chaude consommée par jour », explique Sophie Nerbonne, directrice de la conformité à la Cnil (.Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés). Ceci n’a rien d’anodin. Nous sommes en état d’urgence, climatique, certes, mais pas que. On imagine déjà l’utilisation qui pourra être faite de ces renseignements sur simple requête de la police judiciaire ou d’un magistrat.

 

Un solide ruban pour serrer les cordons de la bourse : « Les interventions techniques courantes se feront désormais à distance sans vous déranger et dans les délais les plus rapides »

De quoi s’agit-il ? De réenclencher automatiquement le disjoncteur en cas d’incident une fois que la panne aura été réparée? C’est vrai que lorsque l’on a le pouce coincé dans une boîte de chocolats de noël, c’est vachement pratique de ne pas avoir à réenclencher l’engin. De couper l’électricité aux ménages en situation de précarité économique et dans l’impossibilité de régler les factures ? Sans doute pour éviter les risques de surchauffe sur le réseau. Ou de réajuster à la hausse la puissance souscrite lorsque des dépassements ponctuels de l’abonnement auront été constatés ? Réfléchis un peu, Malotru. C’est sans doute ça qu’ils appellent « Bénéficier de nouveaux services ». En revanche, des sociétés privées, « les opérateurs d’effacement », seront en mesure d’éteindre vos appareils électriques, ballons d’eau chaude et radiateurs pour faire baisser les pics de consommation.

 

Au moins, y a-t-il un mode d’emploi dans le paquet ? En fait, on nous met au courant d’une façon alternative. On emballe dans le papier cadeau de belles formules ce qui en fait facilitera la gestion d’EDF, mais on évite de parler de ce qui concerne vraiment l’abonné. Rien n’est dit sur la façon dont fonctionne cette remarquable innovation. Sachez donc lecteurs fidèles et branchés, que les données recueillies au sein de chaque foyer sont envoyées à des « concentrateurs », via des « répéteurs », lesquels communiquent avec un centre de gestion par des hyperfréquences de type GSM (Global System for Mobile Communications) initialement conçues pour la téléphonie mobile puis étendues pour prendre en charge de plus hauts débits et le transport de données. Toutes les informations sur la consommation dans un appartement donné sont transmises au compteur via des ondes véhiculées par les fils de l’installation électrique. Des explications techniques éclaireront le débat pour des esprits plus scientifiques, mais  pour Eric, un abonné local bien informé sur la question,  le degré d’irradiation enregistré à l’intérieur d’un logement est loin d’être négligeable : « en l’absence de blindage des fils (couteux en neuf, ruineux si l’on devait rénover une installation fonctionnelle) ou de filtrage en aval du compteur – si une technologie le permettait – le réseau électrique domestique représente une belle antenne qui laisse peu de zones blanches (pour reprendre cette expression qui qualifie ces endroits où la survie humaine est considérée comme quasiment impossible en l’absence de couverture 4G) ». Or des risques existent, notamment pour les personnes électro-sensibles, d’autant que l’exposition d’une personne vivant en continu sur la journée à  ces hyperfréquences, s’ajoute à d’autres déjà présentes dans les habitations. C’est ce que confirme  Pierre Le Ruz, président du Centre de recherche et d’informations indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (Criirem) : « Le risque sanitaire à long terme (cancers, électrosensibilité) est bien réel. Le Criirem estime en effet qu’il faut se tenir à au moins 2 mètres d’un compteur et à au moins 5 mètres d’un répéteur ou d’un concentrateur pour éviter les ondes dangereuses. Mission quasiment impossible en immeuble. Quant à l’environnement extérieur, ces compteurs ne feront qu’« augmenter le brouillard électromagnétique », qui n’en avait pas besoin. « C’est du délire technologique, estime Pierre Le Ruz. On fait encore passer les problèmes de rentabilité avant les problèmes de santé. »

 

Allo, le service après-vente ? Faire silence sur ce problème de santé publique relève pour le moins d’une présentation commerciale plutôt que d’une information objective du consommateur. Il est vrai qu’en ces temps d’austérité, le Père Noël a dû voir ses dotations se réduire, et que lorsque la pilule est amère, il convient de soigner l’emballage. S’agit-il au moins d’un cadeau gratuit ? Pas sûr. ERDF nous annonce que « ce compteur et son installation ne vous seront pas facturés ». Rien n’apparaîtra donc sur les factures, mais la formule ne dit rien quant à l’éventualité que ce coût ne soit sournoisement répercuté plus tard sur ce que paiera l’abonné au titre de la taxe d'utilisation des réseaux publics d'électricité.

Alors, il vaut peut-être mieux renvoyer le cadeau, et faire économiser à EDF le coût de son installation, quitte, par exemple, à lui demander un avoir pour financer la mise en place de systèmes de production d’énergie renouvelable, non ? Le conseil municipal de la petite commune de Saint Macaire prenant (dit-on) exemple sur un petit village d’irréductibles gaulois vient de refuser à l’unanimité la demande de GRDF, le gestionnaire du réseau du gaz en France, d’installer un « concentrateur » sur l’un des bâtiments de la commune. Une empoignade sous haute tension, si l’on en juge par le contexte : contrairement à l’Allemagne, la France en élève obéissant, comme toujours, a décidé de s'adapter à la directive européenne de 2009, qui a fixé l'objectif de déployer des compteurs communicants dans 80% des foyers européens d'ici à 2020. Le compteur n’est pas la propriété du client rappelle UFC Que Choisir ?, mais des collectivités. Alors, quelle va être l’attitude des  nouvelles régions face à cette question de l’intérêt du consommateur ? Monsieur le Président de la Région Bretagne, que vaut la parole d’un citoyen dont le seul défaut est d’être électrosensible ? L’installation des compteurs communicants a bel et bien  été incluse dans la loi de transition énergétique, mais l’amende de 1500€ en cas de refus figurant dans le projet de texte a été retirée de la version définitive. Y aurait-il doute sur la qualité du produit ? Un autre système serait-il envisageable ? Le ton aimablement comminatoire du courrier accompagnant l’annonce de l’intervention laisse peu de place au doute. Mais s’il te plaît, Père Noël, fais-nous rêver encore une fois. Fais-nous croire encore un peu à la suprématie de la politique sur l’économie et renvoie Linky dans les poubelles du globish.

st malo tout2 Editorial