Laver les ombres, dit-elle...

On pourra s'étonner de voir le Malotru traîner ses guêtres du côté de la peinture à une époque où beaucoup prennent les questions artistiques pour une aimable danseuse comme Pinault et autres Arnaud en mal de reconnaissance publique ou de juteux placements spéculatifs. Que nenni! La "production" artistique réserve encore de bonnes surprises et peut nous conduire là où on ne l'attendait plus...On connaît même des galeristes et des artistes qui -mine de plomb ou mine de rien- nous en apprennent plus sur ce monde, à leur manière, que bien des ouvrages savants de sociologie ou d'économie. Bernard Maris qui -peu avant sa disparition tragique- s'intéressait à ces questions de "représentation de la crise" par la littérature ou d'autres moyens, n'aurait pas démenti cette assertion.

Laver les ombres

Représenter la crise?

Waow, bigre... Il semble que Michel Le Bris se soit donné ce défi pour la prochaine édition du Festival Malouin Etonnants Voyageurs. Des artistes un peu étonnants, voire détonants, y trouveront ils leur place? On pourrait suggérer au Maître des Cérémonies quelques noms dont celui qui motive ce billet.

 

Aujourd'hui encore, bien peu -au moins dans ce pays- osent ou ont osé se coltiner à pareil chantier. Ou alors indirectement, et c'est peut-être là la clef de l'art, comme celle d'un Depardon en photo ou des Frères Dardenne (belges) sur le mode cinématographique, sans parler de l'école (britannique) à la suite de Ken Loach ou de Mike Leigh. La Crise est aussi le titre d'un film de 1992 de Coline Serreau qu'on a vue mieux inspirée que dans cette "comédie" (il fallait oser) où Victor perd le même jour son emploi de juriste et sa femme, et se voit sauvé...par un SDF qui va – devinez - "vivre à ses crochets"... Courage fuyons...

 

Représenter cette crise?

 Eh bien, il se trouve qu'à Saint Malo ces jours-ci, pour une durée trop brève hélas (25-28 mars), promis, juré, la crise est là, représentée en gros plans bien serrés, une trentaine de visages qui ne vous quittent plus. Non pas sur des cimaises au fond d'une galerie chic pour bobos chébrans où le chaland se sent déjà exclu en regardant ses chaussures, mais à la ...Maison du Peuple : l'endroit exact que tout artiste du calibre de Joëlle Colas aurait rêvé d'investir. Elle l'accomplit avec des intentions bien peu spéculatives et sans mise en lumière d'un égo qui serait surdimensionné. Vous ne la verrez donc pas au Palais des Arts de Dinard, par exemple. Retenez son nom, cependant, et, si vous l'avez loupée, filez, à l'avenir, vers tout lieu qui l'accueillera, ce qui, à coup sûr, ne saurait manquer tant est juste son geste artistique ou, plus simplement sont justes sa main et son regard.

Avant des travaux de restauration attendus, sa présidente Mme C. Chapet -et la CGT- ont ouvert la porte de la Maison du peuple(cliquez sur le lien),  à cette expérience bien plutôt qu'à une exposition comme il y en a tant. On leur en saura gré car cela vaut le détour. C'est d'ailleurs le mot qui s'impose face à cet étrange dispositif, ce détournement, qui, au lieu de dérouter, vous conduit, équipé d'une lampe frontale, à une...confrontation qui mime exactement celle de cette artiste face aux « chercheurs d'emploi » qu'elle rencontre au quotidien. Eh oui, Joëlle Lucas est... conseillère à Pôle Emploi à Saint Malo! On y retrouvera, d'ailleurs, en accompagnement sonore, comme des infra-sons, les conversations sourdes de celles et ceux qui attendent sur des chaises également présentes, vides, dans ce lieu d'une inquiétante et délibérée étrangeté.

 

 

Planche-contact ?

Tout cela accentue l'urgence profonde qui sourd de ses tableaux, celle d'une femme qui n'hésite pas à avouer: « La seule chose qui me tient encore debout, c'est le contact ». Jamais, l'expression « planche-contact », chère aux photographes de l'ère argentique, n'aura mieux mérité son nom: Elle utilise pastel, craie, fusain pour faire advenir la lumière qui, toujours, même dans les visages les plus « cabossés », surgit de pupilles intensément vivantes, comme en négatif de planches de bois brut ramassées ici et là, parfois bien peu géométriques, au coin des rues, les veilles de « grande jaille ». Elle y voit de puissantes métaphores que ces peintures offrent avec une évidence qui n'a rien de commun avec des représentations misérabilistes ou naïvement engagées: «Ces morceaux de bois, beaucoup les appellent encombrants, moi je les aime; difficile dans mon métier de ne pas faire le rapport avec toutes ces personnes dont bon nombre sont « en souffrance », dit-elle avec une émotion qu'elle ne parvient pas à cacher et que ses peintures, à leur façon, disent mieux que tous les mots qu'on pourrait être tenté d'employer. En souffrance, elle aussi.

En souffrance, celles et ceux qu'elle « reçoit », le sont aussi, des difficultés concrètes à boucler leur maigre budget; mais parfois, aussi, de se savoir « encombrants », justement, pour toutes celles et pour tous ceux qui sont du « bon côté du manche » et ne veulent plus voir ces individus, leur mauvaise conscience, hanter les rues de nos villes...

On devine aussi dans ces transfigurations qu'il ne s'agit pas pour elle de « dossiers en souffrance » à « gérer » selon l'expression-clé de notre époque mais d'êtres remplis de dignité et d'une joie qui ne demande qu'à percer si le monde était un peu meilleur et sa richesse mieux partagée.

« Encombrants »

Bizarre, bizarre, vous avez dit encombrants? La Dame de Fer qui s'y connaissait en sciences sociales (« La société, ça n'existe pas »...) est parvenue à chasser les mots « chômeurs » (unemployed, jobless) de la langue anglaise. Cette praticienne de la novlangue libérale, et ses nombreux suiveurs parlaient et parlent encore de « redundant » et de « redundancies ». Littéralement: « en trop », en bon français « laissés pour compte »...

A sa manière, Joëlle Colas le rappelle avec une discrète ironie. Les statistiques, les langages codés et normés du management, les slogans aussi, sont discrètement présents dans ses peintures, comme des griffures sur les visages littéralement lacérés de « stock, fusion, valeur ajoutée etc.». Pas d'effet surjoué dans tout cela, mais le rappel, quotidien et jamais supportable pour elle, d'une deshumanisation à l'œuvre et à laquelle résistent de vrais regards qui, un jour, à Pôle Emploi, ont rencontré un autre vrai regard, le sien. Elle leur a alors demandé s'ils acceptaient d'être photographiés pour devenir ensuite des portraits qui ne cherchaient ni à flatter ni à servir de propagande mais à exprimer un cri dont elle ne saurait quelle forme il prendrait. Certains ont accepté, il semble qu'aucun n'ait regretté, au contraire, ils en ont même tiré une certaine et légitime fierté. On est loin du fameux « Cri » de Munch, mais on est dans quelque chose d'infiniment touchant qui, c'est le titre de cette exposition-expérience, parvient superbement à « Laver les Ombres ».

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