Les dégats du globish (2)

Notre enquête, publiée la veille d’Etonnants Voyageurs,  sur la présence du sabir pseudo-anglo-américain, ou « globish » autour du haut lieu culturel malouin qu’est la Grande Passerelle nous a valu quelques messages. La dernière livraison du Malotru a donc offert une suite qui se terminait par ces mots : Avis aux amateurs de perles « globish »....  Cet appel nous a valu, à son tour, d’autres messages –et photos- qui confirment, hélas, l’ampleur de ce mal pernicieux.

 

Voici, par exemple, ce qu’ont pu découvrir pendant quelques jours nos chers visiteurs de Saint-Malo, une fois franchie la Porte Saint-Vincent :

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Il s’agissait d’une initiative portée par quelques restaurateurs et cafetiers de la Place Chateaubriand, ou, plutôt, selon leurs propres mots, d’un « concept très innovant », « quelque chose de très professionnel » pour la Fête de la Musique, le samedi 20 et le dimanche 21 juin. « Pour le On Place Tower Music, les pavés vont trembler » assurait même un des organisateurs (Ouest-France 17/6/15) dans une prose qui sent bon son François-René d’aujourd’hui.

Il est vrai que l’exemple vient d’en-haut et que nos Messieurs de Saint-Malo peuvent s’abriter derrière le PDG de l’Agence France-Presse (qui assure, dans un entretien au journal Le Monde souhaiter « développer la couverture live de l’actualité ») ou de Manuel Valls lui-même qui assurait récemment vouloir créer un « bataillon de community managers » pour lutter contre le djihadisme dans nos cités... Il est vrai que Nicolas Sarkozy, pour le plus grand bonheur des médias, courait naguère chaque matin vêtu d’un polo orné du logo NYPD, de New York Police Department.  Mais face à ces tics langagiers moutonniers, revenons précisément à nos moutons locaux qui illustrent ce bien étrange mimétisme.

Ainsi, un entrepreneur local, déjà épinglé pour ses contributions au « Digital Saint-Malo », offre un condensé de ce sabir dans un entretien récent à Ouest-France (11/6/15) : Avant même l’hommage inévitable aux « start-ups  qui ont réussi, Xavier Niel, etc»,  le mot d’ordre est donné : « networker est essentiel ». N’allez pas croire que l’homme ne connaît pas son français ; le même, en effet, quelques lignes plus loin dit assez justement : « C’est le maillage qui fait la richesse d’un écosystème à l’image de la Silicon Valley », métaphore admirable et explicite qui vaut largement son « network », et qui pose, encore une fois la question du pourquoi de cet engouement pour ce « globish » ? La réponse est peut-être à trouver dans les dernières lignes de l’entretien : « L’innovation n’est pas au croisement de l’entreprise et de la R.D, mais bien entre l’entreprise et le client ». La journaliste cite sans sourciller et sans demander ( sans oser demander ?) le sens de ce R.D. L’intimidation implicite liée à l’usage de cette abréviation (« Research and Development ») confirme ce que nous devinions dans nos rubriques précédentes : Faire usage de ce franglish ou globish vise à donner l’illusion d’une appartenance commune à un entre soi, le club de celles et ceux qui le parlent comme s’il s’agissait d’un code partagé par les happy few, un code  au fond moins technique que social.  Une sorte de Carte Gold des pratiques langagières... En user, voire en abuser, c’est donner des gages symboliques à un certain milieu, c’est également impressionner ou chercher à impressionner celles et ceux qui en sont exclus. Mais la contagion est là, avec ses degrés divers de pratiques  et d’émulation jusqu’au ridicule le plus consommé.

L’inauguration d’une boutique de chaussures à Dinard a ainsi récemment donné lieu à un carton d’invitation à un « cocktail pour l’opening d’un concept-store lifestyle ». Mais le même Ouest-France qui s’en moquait gentiment (Ouest-France 16/6/15) publiait quelques jours auparavant un quart de page rédactionnel (ou « publi-rédactionnel ?) intitulé, sans aucune distance ou ironie : Un futur « concept-store de 500m2, Intra-Muros » (Ouest-France 11/6/15).

 

Certes Renault nous a habitués à la « French Touch » pour vanter sa Twingo,  et la Société Générale propose le « cash pooling » à côté de l’épargne salariale dans ses publicités à destination des entrepreneurs (Page entière Ouest-France 12/6/15). Mais lire « un team de premier choix » pour le baptême du trimaran « Ville de Saint-Lunaire » (Ouest-France 23/6/15), ou, à Saint-Lunaire encore, se targuer de voir Nicolas Hulot baptiser le « Spirit of Décollé » (Le Pays Malouin 25/6/15) vous conduit tantôt à d’abyssales interrogations, tantôt à une gargantuesque rigolade.

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Le comble du mois semble avoir été atteint par une publicité qui s’est répandue sur la ville dans un incroyable condensé de sexisme, de franchouillardise et de « globish » :

 

  Notre besace contenait encore bien des joyaux. Mais on vous épargnera d’autres exemples de « naming » (sic, à propos du Roazhon Park, nouveau nom du Stade de la Route de Lorient à Rennes Ouest-France 13/6/15).  Après tout, l’affaire n’est pas nouvelle, le professeur René Etiemble posait déjà la question il y a une quarantaine d’années dans un livre qui a fait date : Parlez-vous franglais ? La saison des ball-trap repart de plus belle dans notre belle région. Comme chaque année, les bataillons de touristes d’Outre-Manche vont bien rire  en voyant les affichettes au bord de nos routes annonçant cet étrange activité qu’ils désignent sous le nom de clay pigeon shooting (littéralement tir au pigeon d’argile). Allez deviner la cause de leur hilarité. Un indice ? Elle trouve son origine dans une pratique bien peu comique, une terrible torture qui affecte des parties bien sensibles du mâle humain. Méconnaître les langues joue parfois de vilains tours.

A suivre ? merci de vos suggestions si le sujet du « globish » continue de vous intéresser...

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