Folder 50 Dossier Littoral breton :
   Un vignoble à Belle-Île : des ceps toxiques ? | Christian Latouche

Un vignoble à Belle-Île : des ceps toxiques ?

Le projet

  • L’investisseur à l’origine du projet est Christian Latouche1, 39ème fortune française selon le magazine Forbes.
  • Lancé en 2016, les accords de vente concernent 7,1 ha à Locmaria. 3 des 4 parcelles bénéficient d’une vue sur mer. Le projet, qui a obtenu le soutien des maires des communes de Palais, Locmaria, Sauzon et Bangor le mardi 25 mai 2021, vise à créer une nouvelle activité économique grâce à la vente d’un vin haut de gamme (environ 70 000 bouteilles par an comme objectif).
  • Le projet agricole serait complété par un centre d’accueil et de dégustation.
  • Certaines parcelles acquises sont classées Natura 2000, comme celles de Port-Coter et Kerdonis ; elles sont donc absolument inconstructibles, mais ce classement n’empêche pas l’agriculture.
  • Des agrandissements considérables sont projetés sur chaque site (ils figurent sur des cartes de l’étude paysagère fournie dans le dossier). Ils représentent des surfaces très importantes, également avec vue sur mer (Port Coter et Kerdonis). On arriverait à 21 ha : Port Coter en particulier serait totalement cerné par les vignobles.

Le rapport du Projet Agro Environnemental et Climatique de Belle-Île (extraits)

Belle-Ile est définie, au niveau régional, comme une Zone d’Action Prioritaire (ZAP) pour sa biodiversité2. Le périmètre du PAEC (Projet Agro-Environnemental et Climatique) s’étend sur l’ensemble du territoire insulaire qui couvre 8 563 ha dont 3 500 ha de Surface Agricole Utile (SAU).

« …D’une part, les landes à bruyère vagabonde rares et presque endémiques ne se trouvent qu’en quatre endroits en France (quelques hectares sur la corniche Basque, 13 hectares sur l’île de Groix, moins de 5 hectares sur l’île d’Yeu et plus de 260 hectares à Belle-Île). Les caractéristiques écologiques, paysagères, géographiques font des landes à bruyère vagabonde un habitat d’un très grand intérêt pour la biodiversité bretonne, française et européenne. D’autre part, les landes littorales plus communes dans la région représentent près de 126 ha. »

« À Belle-Ile, les prairies permanentes sont encore nombreuses, notamment parce que l’intensification des pratiques agricoles (retournement, fertilisation…) a jusqu’ici été moins importante sur l’île que sur le continent. Elles continuent ainsi à marquer fortement les paysages bellilois et représentent un élément identitaire majeur. Or ces prairies sont aujourd’hui menacées, soit du fait de l’abandon de l’entretien par fauche et/ou par pâturage, notamment dans les vallons et dans les secteurs éloignés des sièges d’exploitation, soit en raison de l’intensification des pratiques ou de la transformation de ces espaces. Pourtant, les milieux prairiaux sont intéressants à maintenir à de nombreux titres : en tant que supports de biodiversité et éléments de régulation de la ressource en eau, en tant que formations végétales contribuant à la qualité des paysages, mais aussi pour leurs fonctions économiques et sociales.

Leur préservation est probablement une voie incontournable pour concilier conservation de la biodiversité et maintien des paysages attractifs de l’île, autant sur la côte que dans l’intérieur des terres. Pour ce faire, il serait souhaitable de maintenir des pratiques agricoles extensives, adaptées à chaque type de prairie et au nouveau contexte économique qui marque l’agriculture du 21ème siècle. Une meilleure caractérisation des types de prairie présente à Belle-Île contribuerait à mieux évaluer leur intérêt patrimonial et à proposer ces modes de gestion adaptés. »

L’inventaire réalisé par le botaniste J. Durfort lors de la réactualisation en 2008 des ZNIEFF (Zone Naturelle d'Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique) permet de mieux qualifier cette richesse écologique. En effet, il s’avère que l’île présente un grand intérêt de conservation tant par le nombre important d’espèces menacées que par la rareté relative de ces espèces.

Le site Natura 2000

En 2002, le site Natura 2000 de Belle-Île a été désigné en raison de la présence d’une faune et d’une flore remarquables, diversifiées et d’habitats naturels d’intérêts communautaires. Ce site est constitué d’une Zone Spéciale de Conservation (ZSC) identifiée au titre de la directive « Habitat Faune Flore ». Il occupe une superficie de 17 359 ha : 24% concerne la partie terrestre, 76% est sur le domaine public maritime. Il forme une large bande côtière entourant l’île de manière quasi continue. La ZSC inclut dans son périmètre les sites classés et une part importante des sites inscrits, elle couvre ainsi près de la moitié du territoire insulaire (cf Document d’objectifs3).

Plus de 45 % de la partie terrestre du site est occupé par l’agriculture (env. 1 800 hectares).

La procédure expérimentale d’enquête publique par consultation numérique qui s’applique en Bretagne permet de limiter la consultation des populations.

Ce projet a suscité de nombreuses réactions des associations « La Bruyère vagabonde » et « Gerveur da viken ». En moins d’une semaine, plus de 35 500 personnes ont signé une pétition contre le projet pour lequel une enquête publique4 selon la procédure expérimentable de consultation numérique est ouverte du lundi 17 mai 2021 au 17 juin 2021. En effet, depuis un décret paru fin 2018, les enquêtes publiques et les commissaires enquêteurs tendent à être remplacés par une simple consultation électronique du public5. Deux régions, la Bretagne, les Hauts-de-France, ont ainsi commencé à mener cette expérimentation pour une durée de trois ans, jusqu'à fin 2021. Un rapport remis au Gouvernement en septembre 2019 propose d'accélérer et de simplifier les procédures obligatoires préalables à une implantation industrielle. Le préfet peut ainsi choisir entre une enquête publique et une simple consultation électronique, ce qui marque, une fois de plus, la volonté de s'affranchir des acquis en termes de participation citoyenne, une partie de ce public n'ayant pas la possibilité de répondre à une enquête sur internet.

Les arguments des promoteurs du projet

Le maire de Locmaria Dominique Rousselot : « Il y a déjà eu des vignes à Locmaria. Les porteurs du projet ont été en contact avec le CPIE (Centre permanent d’initiatives pour l’environnement). La Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) a validé la vente et c’est un projet de production bio »6.

Georges Delpont, président du CPIE (Centre permanent pour l’environnement) déclare « Nous allons en fait cultiver six parcelles sur 12,6 hectares et non 25 hectares comme l’affirme le collectif. La pointe extrême de la parcelle la plus proche de la mer est à 300 m. Les parcelles de Port Coter qui gênent tant les riverains à l’origine du collectif sont des anciennes terres agricoles en friche, qui ont accueilli des vignes autrefois, nous avons retrouvé des pieds datant de 200 ans ! Nous avons choisi des têtes de vallons ou des coteaux en friche selon la réglementation ».

4 hectares ont déjà été plantés à Petit Cosquet, dans la commune de Bangor. « Cette parcelle n’étant pas classée, la Direction départementale des territoires et de la mer a donné son aval à la Société d’exploitation agricole des vignes de Kerdonis. Ces plantations sont tout à fait légales », a répondu Alain Guyon, commissaire enquêteur nommé par le tribunal administratif de Rennes.

Bertrand Malossi, gestionnaire d’un domaine viticole domaine viticole aux Baux-de-Provence qui appartient au milliardaire Christian Latouche est à l’origine du projet viticole de Belle-cle : « Tout ce qu’affirme le collectif Les Bruyères vagabondes est faux »7 (voir ci-dessous).

Les objections des associations

Deux associations s’opposent au projet : la Bruyère vagabonde8 et Gerveur da viken9 (Belle-Île à jamais en français).

  • Pourquoi ce projet extérieur purement financier pourrait-il se prévaloir d'une dérogation exceptionnelle (pour les parcelles en zone Natura 2000) alors que tant de jeunes cherchent à vivre sur place de leur production sans pouvoir acquérir la moindre parcelle ?
  • Pourquoi vouloir planter des vignes sur des parcelles situées en site classé avec vue de mer alors que des terres agricoles sont disponibles dans le centre de l’île ?
  • Comment une dérogation peut-elle être accordée alors que le projet prévoit la production de 70000 bouteilles par an, donc une culture intensive, qui exige au moins trois traitements par an à base de soufre et de cuivre, classés comme pesticides ?
  • Quel projet touristique se cache derrière le « centre d’accueil et de dégustation » prévu dans le projet ?
  • Comment accepter un projet de placement financier à l’opposé d’un développement agricole insulaire à taille humaine et respectueux de son environnement (cf. PAEC) ?
  • Si on ne cultive que 12,6 hectares sur les 21 hectares achetés, à quoi vont servir les autres ?

Sources

1 Christian Latouche, Le Malotru ▲ Retour au texte

2 Projet Agro-Environnemental et Climatique (PAEC) de Belle-Île-en-Mer 2016-2019 (Communauté de Communes de Belle-Île-en-Mer) ▲ Retour au texte

3 Document d'objectifs (DOCOB) Natura 2000 ▲ Retour au texte

4 Avis d'enquête publique, Préfecture du Morbihan ▲ Retour au texte

5 Question orale au Sénat concernant la procédure d'enquête publique (JO Sénat du 05/12/2019) ▲ Retour

6 Locmaria. Du vin haut de gamme à Belle-Île ? Ouest France, 19/05/2021 ▲ Retour

7 ENTRETIEN. Projet viticole à Belle-Île : « Je suis atterré par cette campagne mensongère » Ouest France, 19/05/2021 ▲ Retour

8 La bruyère vagabonde s’adresse directement à Christian Latouche, à l’origine du projet de domaine viticole, Belle-Ile en diagonales, le 18/08/2020 ▲ Retour

9 Un projet viti-vini-cole - Un secret bien gardé - Ou ne pas se fier aux apparences…, site Gerveur da viken. ▲ Retour

 

Date de dernière mise à jour : 19/08/2021