Contre « la montée de l’insignifiance », quelques repères en partage…
- Le 22/05/2026
- Dans Démocratie
Saisis par le sentiment diffus de « bégaiement de l’histoire » que retiennent certains médias, deux membres du comité local ont lu récemment trois ouvrages en lien avec l’histoire de régimes autoritaires nés de l’abandon des principes démocratiques au profit d’une classe possédante prête à tout pour conserver son pouvoir. Cette réflexion menée en interne vous est proposée dans l’idée de susciter de votre part des retours, des propositions d’action et enrichir ainsi les échanges entre nous sur les débats qui traversent notre société et qui rejoignent les campagnes menées nationalement par notre association.
Co-fondateur du groupe et de la revue Socialisme ou Barbarie, économiste à l'OCDE (1948-1970), psychanalyste (1973-1997), directeur d'étude à l'EHESS (1980-1995), Cornelius Castoriadis (1922-1997) publie La montée de l’insignifiance - Les carrefours du labyrinthe IV en 1996 (Editions du Seuil. Format poche : Édition Points, 2007). La montée de l’insignifiance, c’est l’entrée dans une société qui n’a plus d’image d’elle-même, à laquelle les individus ne peuvent plus s’identifier, où les mécanismes de direction se décomposent. Les questions soulevées dans ces textes de 1982-1995 se posent à nous de façon toujours plus pressante.
Les ouvrages
La Contre révolution californienne, Sylvie Laurent. Éditions du Seuil – Collection Libelle –2025.
Les Irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir ? Johann Chapoutot . Éditions Gallimard – NRF Essais – 2025.
L’ordre du jour. Eric Vuillard. Éditions Actes Sud – 2017.
Quand l’histoire donne parfois le vertige…
Sylvie Laurent est maîtresse de conférences à Sciences Po Paris. Historienne et américaniste, chercheuse associée à l’université Harvard et à l’université de Stanford, elle enseigne l’histoire politique et littéraire des Afro-Américains et, à travers publications, articles, émissions, elle s’efforce de faire connaître à un public plus large en France les conditions qui ont rendu possible l’élection de Donald Trump en 2017 et, plus encore, sa réélection en 2024 .
On se rappelle que beaucoup de pseudo-spécialistes médiatiques français avaient volontiers ironisé sur sa première élection en 2017, en parlant d’un « accident de l’histoire ». Les mêmes « toutologues » patentés avaient parié ensuite sur l’effacement rapide et définitif du Républicain. On retrouve les mêmes, lors de la campagne présidentielle de 2024, prédisant allègrement la victoire éclatante de la vice-présidente sortante, la Démocrate Kamala Harris. Avec le rappel insistant des frasques de Trump et la mise en boucle sur les écrans des images désastreuses de l’attaque du Capitole par ses troupes, l’affaire était entendue, Trump n’avait aucune chance de l’emporter. Et pourtant…
C’est d’abord cette « énigme » que Sylvie Laurent tente de dénouer face à notre incompréhension, on peut même parler de sidération. Son analyse montre que le ver était dans le fruit depuis longtemps et que l’image progressiste de la Silicon Valley, si prégnante dans nos médias et nos esprits, cachait la sombre réalité de ce qu’elle nomme la contre‑révolution californienne. Ce faisant, elle rejoint notre actualité.
Reagan ou la destruction créatrice
Dans son ouvrage, Sylvie Laurent analyse les forces qui ont conduit la société états-unienne à ce régime techno-réactionnaire né en Californie avec l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan. Son projet messianique d’un « futurisme réactionnaire » visait à restaurer un imaginaire de puissance mis a mal par les crises que le pays avait connu dans les années 70 et 80, tant sur le plan économique (inflation, chômage, déficits) que sur le plan militaire (avec la défaite au Vietnam), et sur le plan diplomatique (notamment avec l’humiliation de la prise d’otages U.S. à Téhéran).
Ronald Reagan est élu en 1980, puis 1984, en réussissant l’union des droites depuis les conservateurs modérés jusqu’aux franges les plus extrémistes, masculinistes, blanches, chrétiennes fondamentalistes, professant une haine profonde de la démocratie et des politiques fondées sur l’égalitarisme. Il impose le modèle d’une croissance économique infinie créatrice de nouvelles libertés grâce au libre marché par lequel les promoteurs des nouvelles technologies - et leur « impresario » Steve Jobs - deviennent les évangélistes d’un prophétisme technologique annonçant l’avenir radieux dont les présidents démocrates les ont privé. Obsédé par le danger d’un possible conflit mondial généré par la guerre froide, Reagan engage le Pentagone dans une collaboration étroite avec les majors de la Silicon Valley pour mettre en œuvre un projet de défense spatiale surnommé « Guerre des Étoiles » en ignorant les procédures et les traités internationaux .
Il s’entoure de conseillers et d’experts issus des sociétés de la Tech et des milieux libertariens de la « science fiction », impulsant des projets de recherche financés par l’argent public. Ces projets concrétisent sa vision d’un pays fort, mené par l’esprit pionnier, libéré des freins imposés depuis F.D. Roosevelt par une démocratie soucieuse des droits sociaux. Reagan mène alors une politique économique conquérante et novatrice, donnant au marché le pouvoir abandonné par un État affaibli.
Le « moment Trump », un moment historique qui nous concerne aussi
Au moment où dans notre belle France les inégalités fracturent la société, où les licenciements font le quotidien des pages économiques, où l’édition française se « bollorise », où le MEDEF invite Bardella et où Retailleau est choisi comme candidat des républicains à la présidentielle, ces pages de Sylvie Laurent donnent, en effet, des clés pour comprendre l’arrivée au pouvoir du libertarianisme aux États Unis comme un moment historique qui nous concerne aussi. Son approche historique décrit comment des géants de la Tech, marqués idéologiquement à droite depuis les années 1960 et l’arrivée de d’un Reagan dont les discours messianiques inspirent un « futurisme réactionnaire » , amorcent un mariage avec le néolibéralisme grandissant.
Son analyse peut ainsi contribuer à identifier ce que nous peinons parfois à saisir dans le confusionnisme qui règne actuellement chez nous. En suivant avec elle les processus qui ont amené l’élection de Trump II aux États-Unis on ne peut s’empêcher de s’interroger sur les tensions perceptibles au sein d’une société française gangrenée par une droitisation des élites qui infuse bien au-delà des secteurs traditionnellement attirés par les idéologies des régimes autoritaires.
Loin d’être un accident de l’histoire, cette montée des idées d’extrême droite portées par les secteurs les plus conservateurs de l’opinion publique séduit progressivement les leaders du CAC 40 les milieux d’affaires et les grandes fortunes de plus en plus tentés par une politique visant à la fois l’affaiblissement de l’État, la remise en cause des lois fondamentales de la démocratie, la suppression de toutes les normes et règles considérées comme des entraves à la liberté du commerce et au libre-échange.
« La Contre révolution californienne » vaut avertissement
L’analyse que nous livre Sylvie Laurent vaut avertissement. On y découvre notamment que la technologie n’a pas trahi un idéal démocratique originel, mais qu’elle a servi d’outil pour contourner les aspirations égalitaires.
En nous interpellant sur une réalité d’autant plus inquiétante que rares sont ceux/celles qui l’on vu se profiler, elle donne à voir des faits et des évolutions qui, sur de nombreux points, rejoignent les phénomènes politiques, économiques et sociaux que nous vivons en France. L’on ne peut s’empêcher de penser aux manœuvres qui, depuis quelques mois, et à l’approche de l’élection présidentielle 2027, agitent en France les partis de l’union des droites et les hautes sphères du MEDEF.
« Ce n’est pas parce que l’histoire ne se répète pas que les êtres qui la font – qui la sont – ne sont pas mus par des forces étonnamment semblables »
Johann Chapoutot, historien de l’Allemagne.
Allemagne 1930-1933 : Quand un « extrême centre » aux mains de « libéraux autoritaires » est prêt à tout pour demeurer aux commandes
La publication récente de brillants ouvrages sur la période de l’histoire allemande qui s’étale entre janvier 1930 et Mars 1933 devrait nous alerter également sur des processus économiques, financiers et politiques étrangement comparables, même s’il est clair que les contextes et les forces politiques sont très différents. On ne répétera pas ici l’antienne du « retour des années 30 » comme si l’on avait là affaire à un phénomène naturel et fatal d’ordre cyclique. On ne peut notamment oublier que Staline s’opposant à toute alliance avec les Sociaux-Démocrates, PC et SPD sont partis séparés aux élections de fin 32…
C’est dans cette brève période de l’histoire allemande, les dernières années de la République de Weimar, qu’on voit un « extrême centre » aux mains de « libéraux autoritaires » prêts à tout pour demeurer aux commandes. Contrairement au lieu commun selon lequel le Führer serait arrivé au pouvoir par le seul jeu des urnes, c’est bien le Chancelier Hindenburg et son successeur von Papen qui font alors littéralement la courte échelle à Hitler dont le parti, pourtant, est en cours d’effondrement. La décision l’emporte quand les forces de répression avertissent qu’elles ne pourront faire face à un soulèvement populaire généralisé, le pouvoir décidant alors de faire alliance avec l’extrême droite. On connaît la suite.
Dans son ouvrage implacable, Les Irresponsables, l’historien Johann Chapoutot, spécialiste de l’histoire allemande, peut écrire en toute connaissance de son sujet : « Et l’on assiste non pas à la progression irrésistible de la marée brune, mais à la mise en place d’une stratégie pour capter son énergie au profit d’un libéralisme autoritaire imbu de lui-même, dilettante et, in fine, parfaitement irresponsable ». C’est alors qu’on a pu voir « comment un régime qui peut paraître relativement stable, tout d'un coup, va disparaître ».
On appréciera la description clinique qu’offre J. Chapoutot d’une « petite oligarchie, désinvolte, égoïste et bornée qui a fait le choix, le calcul et le pari de l’assassinat d’une démocratie : des libéraux autoritaires qui, convaincus de leur légitimité supra-électorale, persuadés du bien-fondé de leur politique de “réformes” (le mot était déjà omniprésent en 1932), infatués de leur génie, de leur naissance et de leur réseau, ont froidement décidé que la seule voie rationnelle et raisonnable pour se maintenir au pouvoir et éviter toute victoire de la gauche, était l’alliance avec les nazis ».
En étudiant ainsi les dernières années de la République de Weimar, l’historien assume son projet : « Dans les contextes d’étiolement, voire de dissolution démocratique en Europe, il nous a semblé opportun de rouvrir le dossier, majeur, de ce “suicide d’une République” qui ressemble fort, à vrai dire, à un assassinat en règle, moins pour alerter sur un “retour” des années 1930 que pour penser, et prévenir, ce que le philosophe Michaël Foessel appelle une “récidive”. »
On pourra lire aussi avec intérêt le bref mais très éclairant ouvrage de l’écrivain, Prix Goncourt 2017, Éric Vuillard, L'Ordre du jour, sur la réunion secrète du 20 février 1933 entre 24 grands patrons de l’industrie allemande et Adolf Hitler, marquant le début de l'Anschluss. (« Ainsi, les vingt-quatre ne s’appellent ni Schnitzler, ni Witzleben, ni Schmitt, ni Finck, ni Rostberg, ni Heubel, comme l’état civil nous incite à le croire. Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. » page 25).
« Cet enseignement, propre à nous donner espoir face aux saluts nazis qui déferlent : Rien n’était écrit, bien loin de là » (J. Chapoutot)1.
À la lecture de ces pages de S. Laurent et de J. Chapoutot, mais aussi du petit ouvrage pré-cité, on ne peut qu'être frappé par ces bégaiements de l'histoire, avec des invariants (retour à la rigueur, économique, “culturelle” et religieuse, virilisme, lutte contre mouvements émancipateurs, l'immigration, etc., et des variantes selon le contexte historique et national (Vichy, fascismes et nazisme, réaction Reagan et droites religieuses U.S., Trumpisme, droites extrêmes illibérales européennes, l’axe Orban/Marine Le Pen - Bardella / Meloni etc.)
Lire à la suite ces ouvrages montre que la matrice de notre actualité était là, mot à mot, dans ces années 60, la contre-révolution conservatrice reprenant en écho celle des années 30, et toujours en réaction à un moment d'émancipation politique, sociale, et sociétale.
À chaque fois, on est face à une crise économique et sociale née de la fameuse baisse tendancielle du taux de profit identifiée par Marx, ou à la crainte des classes dirigeantes de voir cette baisse se produire, à quoi s'ajoute aujourd'hui la conscience de la finitude inéluctable des ressources matérielles (énergie, “terres rares”, minerais etc.) nécessaires à cette domination (euphémisée sous les appellations “croissance” ou "développement", etc.).
Cette baisse - ou cette crainte d'une baisse du taux de profit - entraînent la même coCséquence historique : ces classes dirigeantes, craignant de voir leur domination, leurs profits, et leur style de vie remis en cause, et de voir les dominés prendre conscience du scandale de leur domination et de leur injustifiable richesse, sont prêts à tout pour gagner la lutte des classes dont ils sont d'excellents connaisseurs ! ( Cf. Warren Buffett : « There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning" »/« Il y a une guerre des classes, c’est vrai, mais c’est ma classe, la classe riche, qui mène la guerre et qui gagne »)2.
Sans nécessairement connaître le concept d'« hégémonie culturelle », théorisé en prison par l'anti-fasciste Gramsci (qui refusait le déterminisme strictement économique des marxistes staliniens), les mêmes dominants - et les cohortes de plumitifs à leur service - ont compris qu'il suffisait d'exacerber le ressentiment des dominés et de le détourner via des narratifs simples mais efficaces vers des boucs émissaires, le plus souvent sur des bases ethniques ou/et religieuses. Et ça marche encore quasiment à tous les coups car ça fonctionne à l'émotif, à l'affect,…
Les meilleurs arguments rationnels – c'est-à-dire ce en quoi les Gauches ont toujours cru et croient toujours, non sans raison - si on peut s’exprimer ainsi - se brisent contre le mur des "fabriques de l'émotion", si puissantes aujourd'hui via les réseaux sociaux, les médias “people”, les “fake news”, la “bollorisation” des médias et de l'édition, etc.
Il faut bien admettre que les ouvrages « savants » cités ci-dessus sont d’un faible recours, s'adressant à un lectorat convaincu par avance. L'émotion la plus efficace, qui réactive les synapses et les réflexes archaïques les plus enfouis, reste la peur, quelle qu'en soit son objet (menace sur l'"identité”, “grand remplacement”, menace sur la sécurité - la vidéo-“surveillance” développant, par exemple, le sentiment d’insécurité plus que résolvant la délinquance, menace des “hordes” non blanches, etc.). Or la psychanalyse et les sciences sociales confirment que seule une émotion peut neutraliser une autre émotion : l'espérance, l'admiration, la fraternité, etc.
El là on a du boulot ! Mais l’enseignement des historiens précédemment cités sur ces différentes périodes nous conduit aussi à penser que « rien n’était écrit, bien loin de là » (J. Chapoutot). Le fascisme, l’illibéralisme, et toutes les variantes du libéralisme autoritaire n’ont rien d’une fatalité. Le chantier commence, mais ça urge…
Cette citation prémonitoire d'Orwell 1984, reprise dans l’ouvrage de Sylvie Laurent, n'a hélas rien perdu de son actualité.
« Pour que l'égalité humaine soit à jamais écartée, pour que les grands gardent perpétuellement leurs places, la condition mentale dominante doit être la folie dirigée »
NOTES :
1- Source: https://aoc.media/analyse/2025/06/01/les-recidivistes/ A.O.C lundi 2 juin 2025. ► Retour au texte
2- Le 25 mai 2005, Warren Buffett, lucide, déclarait aussi sur la chaîne de télévision CNN :« Il y a une guerre des classes, où ma classe gagne, alors qu’elle ne le devrait pas (It’s a class warfare, my class is winning, but they shouldn’t be). » ► Retour au texte