Après la « balade toxique » à Saint-Malo, Hypred-Seveso à Dinard.

Le Malotru y était

 De l’art de parler au bon peuple d’accidents qui - naturellement - ne peuvent se produire

De notre envoyé spécial, Dinard, le 5 novembre 2015 

On la fait, cette réunion publique, parce que c’est un exercice obligé, mais on perd notre temps, il n’y a aucun risque, puisqu’on vous le dit. Voilà, en substance, le message qu’était supposé livrer le savant aréopage qui accueillait ce jeudi 5 novembre dans les locaux du COSEC le public dinardais, élargi aux habitants de Pleurtuit, La Richardais et Saint-Lunaire, soit, potentiellement, près de 5 000 personnes concernées par le site. Seules, quelques dizaines d’entre elles étaient présentes à cette réunion de concertation. «  Non, pardon, d’information ! », Le sous-préfet eut tôt fait de rectifier son intéressant lapsus.

Communication ou information ?

La Préfecture, représentée par M. le sous-préfet de Saint-Malo, en présence de Mme la Maire de Dinard, était officiellement à la manœuvre, chargée d’organiser ce type de réunion d’information pour les populations concernées « en toute transparence » (sic). M. le sous-préfet était entouré des représentants des services de l’état chargés de ce dossier, dont celui de la Sécurité Civile. Cette réunion répondait aux exigences de la nouvelle directive SEVESO 3 qui renforce  les dispositions relatives à l’accès du public aux informations en matière de sécurité, sa participation au processus décisionnel et l’accès à la justice.
 La Maire de Dinard, Mme Craveia-Schütz, s’assura que chacun avait bien reçu le DICRIM (Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs) édité et distribué avec le journal municipal. Ce document identifie les risques et donne les consignes de sécurité liées à ces risques. Bien lui en prit car quelques personnes assurèrent ne pas en avoir d’exemplaires. Certains en profitèrent pour signaler que la Mairie n’avait pas suffisamment informé les citoyens de cette réunion. Ouest-France et Le Pays Malouin, certes, l’avait annoncée, mais, comme le rappela un riverain : « Depuis quand est-on obligé d’acheter et de lire ces deux journaux » ? Ouest-France, pourtant, avait sorti la grosse artillerie en titrant : « Et si, un jour, un nuage de chlore survolait Dinard ? »

La sécurité civile en mission de déminage

Très tôt, et à plusieurs reprises, le représentant de la Sécurité Civile intervint, ce qui sembla bienvenu, sa responsabilité étant engagée en cas d’accident. Mais ce dernier, de l’avis de beaucoup, parut outrepasser son rôle et sa neutralité en insistant sur le fait qu’il résidait lui-même à Dinard et que « franchement, il dormait tranquille, vu les efforts et les investissements réalisés par Hypred » sur le site classé Seveso Boulevard Jules Verger. Très exactement ce qu’il convient de dire pour susciter l’incrédulité du citoyen lambda  Ces propos furent d’ailleurs immédiatement suivis de murmures de mécontentement de la part de l’auditoire. Bref, la partie n’était pas gagnée.

On n’HYPRED qu’aux riches

Plutôt discrète, l’entreprise HYPRED qui - au sein du Groupe Roullier- produit des détergents et des désinfectants (un peu plus de 45 000 tonnes/an, à usage essentiellement agricole) intervint sur des points techniques de manière, il faut le reconnaître, plutôt précise et convaincante sur le cœur du dossier.  Ses représentants s’expliquèrent sur de récents investissements importants en  matière de sécurité (3,5 millions d’euros), sur la probabilité « statistique » d’un accident (« une sur un million »), sur les conditions de production de l’opérateur (bassins de rétention, épuration autonome, séparation des matières incompatibles, contrôles humains et automatisés en petite quantité des mélanges préalable à tout « dépotage », etc.)  L’acte de malveillance fut aussi évoqué et écarté au vu des réponses fournies face aux « scénarios catastrophe ». Bref, le risque majeur essentiel, celui d’un mélange accidentel d’Eau de Javel et d’acide, dégageant du gaz chlore, sembla vraiment s’éloigner au fur et à mesure que ces éclairages étaient fournis à une salle qui n’était pas totalement acquise.

 Excusez-nous si on dérange

La représentante de la DREAL(1) expliqua calmement, par exemple, avec ses propres termes, que le risque n’est pas « un risque de stock » (les matières stockées ne présentent pas de danger majeur), mais un « risque de procédé » (le mélange seul pouvant créer un risque).

Les questions les plus simples et les plus légitimes du public furent parfois appréhendées, cependant, par le « panel » comme des attaques intempestives et nécessairement malintentionnées. Ainsi, un élu municipal d’une commune proche, répondit, par exemple, en visant clairement une militante connue d’EELV, ancienne élue elle-même : « De toute façon, à quoi cela sert-il de répondre ? Certains et certaines ici ne seront jamais convaincues ...».

 Les questions visiblement très documentées de cette militante portaient notamment sur les procédures de classement Seveso, sur le statut des installations malouines de la Timac, etc. On apprit ainsi que ce classement Seveso relevait du déclaratif  et de la responsabilité de l’entreprise éventuellement concernée, contrôlée ensuite par la DREAL. La quantité stockée des produits -inscrits dans une liste commune à l’Union Européenne déterminant des seuils- est l’élément qui crée l’obligation de déclaration auprès des autorités (2). On apprit également que les sites TIMAC de Saint-Malo n’avaient point échappé à cette obligation sur la base, évoquée par certaines rumeurs, d’une division artificielle des quantités stockées. Les activités et les productions ou les recherches menées sur ces sites, nous a-t-on clairement déclaré, ne relèvent pas de ces obligations SEVESO 3. Déclarations confirmées par la DREAL. Dont acte.

La même militante évoqua, sans agressivité, mais haut et clair, un incident qui suscita aussitôt l’approbation bruyante de la salle et laissa désemparées pendant quelques très longues secondes les personnalités présentes. Elle présenta des photos prises en janvier 2014 montrant sans ambigüité une mousse blanche recouvrant l’Etanchet, ce ruisseau qui court de la Richardais vers La Rance, trace d’un incident vite qualifié de « mineur » par une responsable d’Hypred. « On a traité le problème » ajouta un autre responsable qui  tenta d’expliquer qu’un véhicule en phase de lavage avait laissé échapper un produit « tensio-actif » (produisant de la mousse) à partir d’une vanne fermée trop rapidement. Bref, il s’agissait d’un petit fond de cuve sans impact réel. L’épuration réalisée totalement désormais en interne (« et sans coût pour le contribuable ») rend impossible ce type d’incident. On avait senti un ange passer ; une certaine tension était encore sensible dans l’auditoire malgré toutes les réponses données.

« Hier n’est que le souvenir d’aujourd’hui, et demain est son rêve » (Khalil Gibran, Le prophète)

Le souvenir de l’explosion du site AZF à Toulouse, on doit le reconnaître, n’est pas si éloigné. Un témoin de cet accident industriel, présent dans la salle, le rappela, approuvé bruyamment par l’auditoire, face à cet unanimisme qui se voulait rassurant. Trop rassurant, pensèrent certains. On n’évoqua pas le fameux Professeur Pèlerin qui, au lendemain de Tchernobyl, était venu dire aux français que le nuage ne franchirait pas les frontières, un peu à l’image de la non moins fameuse Ligne Maginot. On ne rappela pas, non plus, les communiqués rassurants des fabricants et distributeurs d’amiante vantant pendant des décennies l’innocuité de leurs fibres, ou l’assurance martelée par les responsables du nucléaire, même après Fukushima, que c’est l’énergie la plus sûre...

Chacun reconnaîtra que des strates de défiance se sont accumulées dans la mémoire collective de ce pays. Il appartient désormais aux institutions et aux entreprises de convaincre les citoyens de leur bonne foi et de la crédibilité de leurs arguments, ces derniers ne s’en laissant plus accroire par le simple argument d’autorité ou le secret d’état. Bref, une nouvelle tradition démocratique est à construire, sur ces questions aussi, rien de moins. Côté public, on évita l’humiliation probable de la question-qui-tue. Celle, par exemple, du dossier de la condamnation du Groupe Roullier par l’Union Européenne à 60 millions d’euros. Cette sanction datant de 2010 pour entente sur les prix des phosphates destinés à l’alimentation animale fut confirmée en 2015. Il eut été intéressant de savoir si recours fut –ou non- déposé devant la Cour de Justice Européenne  (3).

 

Soyons bons joueurs, tout cela appartient au passé. Beaucoup d’eau, il est vrai, a coulé depuis sous les ponts, et même depuis janvier 2014 a suivi le cours de l’Etanchet en direction de la Rance... Petits ruisseaux, grandes rivières...

IMPORTANT : La Préfecture ouvre une consultation publique jusqu’au 2 décembre sur le P.P.I (Plan particulier d’intervention) du site classé Seveso Hypred, Boulevard Jules Verger à Dinard. Le public peut consulter le dossier d’information mis à disposition dans les mairies de Dinard, Pleurtuit, La Richardais et Saint-Lunaire, ainsi qu’à la sous-préfecture de Saint-Malo. Un registre d’observations est joint au dossier de consultation. Les informations sont sur le site de la préfecture www.ille-et-vilaine.gouv.fr

NOTES :

  1. DREAL Direction Régionale Environnement Aménagement Logement
  2. Voir http://www.seveso3.fr
  3. Ouest-France 20 mai 2015 et Le Malotru/Dans le rétroviseur 14/6/15 http://www.malotru.org/blog/st-malo/dans-le-retroviseur.html