Physiomerci, patron !

Physiomer Laboratoire de la Mer: Un cocktail explosif à Saint-Malo entre dumping fiscal intra- européen et management à l’américaine

(Une version allégée de ce texte a été publié sur le blog de Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/jacques-harel/blog/160416/physiomerci-patron)

«Rendez-nous notre patron ! ».Physiomer 2

 Les casseurs ne sont pas toujours là où on le pense. Ils arrivent même parfois en berlines noires, en costumes trois-pièces, dissimulant à grand peine leurs allures de tueurs.  Ou de « mercenaires » ainsi que les a décrit, encore sous le choc, Olivier Bertaud, ex-directeur de la très prospère entreprise malouine Laboratoire de la Mer, fleuron de l’économie locale. Limogé en quelques minutes et sans explication –comme un vulgaire trader d’Enron- par un commando de l’actionnaire Perrigo ce 12 avril 2016, Olivier Bertaud n’en revient toujours pas.

Ses 130 employés non plus. Ils se sont mis en grève spontanément avec un slogan  -littéralement inouï : «Rendez-nous notre patron ! ». On semble être bien loin, donc, de Merci, patron!, le documentaire à succès de F. Ruffin qui remplit les salles depuis des semaines (120 personnes pour une projection-débat avec l’association Attac, à Cancale la semaine passée).

Mais est-on vraiment si éloigné de Bernard Arnaud et de ses turpitudes mises en images de façon jubilatoire par le journaliste de Fakir ? A Saint-Malo comme à Poix-du-nord on se retrouve dans les arcanes de la mondialisation financière.

Après son enquête sur les belles petites affaires de Condor, l’armateur issu du groupe international Macquarie qui enregistre ses navires aux Bahamas, Le Malotru a tenté d’en savoir plus sur le mystérieux groupe  américano-israélien Perrigo.

 

Génériqueur, as-tu du cœur ?

Physiomer 4Fondée en 1887 et basée à Allegan, dans le Michigan, Perrigo Company Ltd est une très grande firme cotée au NASDAQ 100 et à la Bourse de Tel-Aviv. Au fil des années, le groupe a absorbé de nombreuses entités de recherches et de médicaments, en s’orientant depuis quelque temps vers les produits d’accès libre (O.T.C « Over the Counter »), sans ordonnance, et les génériques.

 « Génériqueur », le mot revient souvent dans les échanges avec les salariés du site malouin, comme une menace à peine voilée pour des employés fiers d’appartenir à une « maison » qui n’a cessé de se maintenir à la pointe de la recherche et du développement de produits exclusifs à haute valeur ajoutée. Se détache en particulier une gamme de produits-phare, Physiomer, leader mondial du « spray nasal ». « Issu de la mer ». Lorsqu’ils vous en parlent, un grand soleil luit dans les yeux des salariés de l’entreprise, située face au Grand Aquarium de la Cité corsaire...

« Génériqueur, bref, rentier quoi ! Donc sans innovation, alors que nos atouts sont la recherche, l’exceptionnelle qualité de l’équipe en place à tous les étages de notre maison, et le lien de confiance créé patiemment avec nos clients et nos fournisseurs », confie un employé de longue date, effondré. Pas de quoi, apparemment émouvoir les actionnaires qui ont délégué douze de leurs sous-fifres chargés des basses œuvres pour un raid mémorable en cet étrange matin du 12 avril. Un chiffre d’affaire de 42 millions d’euros, dont 85% à l’export, une croissance à deux chiffres continue depuis quelques années, des commandes assurées pour longtemps... Et on vire  (dixit Ouest-France en gros titre le 14 4 16) le responsable principal de cette belle aventure, Olivier Bertaud.

Et Perrigo devint 2016 Perrigo Company plc, Dublin Ireland

Physiomer 3Olivier Bertaud a poursuivi l’œuvre de prédécesseurs bien implantés et appréciés localement. Goémar, la première entité, est créée par la famille Hervé qui revend l’entreprise en 1981 à Simon Bertaud, le père de l’actuel directeur tout juste limogé. Entre temps, la recherche « maison »,  patiente, difficile, et à laquelle bien peu de labos se confrontent à l’époque, parvient à des résultats exceptionnels, notamment grâce au talent d’un universitaire talentueux, le Professeur Treissac. Goémar se divise alors entre une entité à visée agricole et une autre se concentrant sur les produits à orientation sanitaire, « Laboratoire de la Mer », marque déposée dont l’aboutissement est un produit « de niche », le fameux « spray nasal ».

On notera que SANOFI entre au capital de l’entreprise en 1992-93, prenant en charge la distribution de Physiomer. Mais la famille Bertaud reste alors aux commandes jusqu’à la vente, en 2010, au groupe belge CH Pharma qui maintient Olivier Bertaud à la tête de l’entité malouine.

Mécano capitalistique et moins-disant fiscal

 En 2014, l’histoire s’accélère brutalement même si, pendant les deux ans qui suivent, l’actionnaire fiche une paix royale au directeur et à ses équipes : « En deux ans, nous n’avons eu aucune visite de nos actionnaires qui me laissaient libre », assure O. Bertaud. C’est à cette date que Perrigo acquiert l’entreprise belge Oméga Pharma (Cf Perrigo to buy Belgium's Omega Pharma for $3.11 billion, Reuters, 6 novembre 2014).

 Laboratoire de la Mer se retrouve illico dans la structure capitalistique de Perrigo. Entre temps, Perrigo avait racheté l’entreprise irlandaise Elan ( Cf U.S. drugmaker Perrigo to buy Ireland's Elan for $8.6 bln, Reuters, 29 juillet 2013). En payant plus de 8,5 milliards de dollars pour cette acquisition, Perrigo achète aussi le droit de déplacer son siège social en...Irlande là où l’Impôt sur les Sociétés (12,5%) est un des plus avantageux en Europe et dans le monde. Pourquoi, diable, se priver de la magnifique opportunité qu’offre la concurrence fiscale intra- Européenne qui favorise de fait le dumping fiscal comme elle a favorisé les délocalisations industrielles. Etonnez-vous, après, Mesdames et Messieurs les politiques que les populismes prospèrent... Et pourtant le cœur des pleureuses, issu parfois de formations politiques totalement responsables de ces choix, est déjà sur place et dans les médias locaux, déplorant une situation qui leur serre le cœur, évidemment...

Perrigo « communique »...

On peut imaginer la stupéfaction des salariés face à ce raid inattendu. On peut également imaginer celle des actionnaires face à la mobilisation instantanée du personnel. « On s’est tout de suite porté derrière notre directeur, on n’a pas supporté de le voir ainsi, « viré comme un malpropre », selon les termes d’une employée qui a assisté à la scène.

Après un certain flottement, Oméga/Perrigo a décidé de « communiquer ». C’est-à-dire jouer l’agneau inoffensif après s’être comporté comme un loup dans la bergerie malouine. Avec de belles phrases comme celles qu’on apprend dans certaines écoles de commerce et de management, de celles que les salariés, ici comme ailleurs, ne supportent plus : « Perrigo a l’intention d’intégrer d’un point de vue fonctionnel les leaders du laboratoire de la Mer ». Optimiser, restructurer, positiver, déployer des opportunités, etc. bref, mélangez le tout et communiquez, vous obtiendrez du Macron ou du Minc dans le texte. Ou, à Saint-Malo ces jours-ci, du Perrigo Sans Peine...

Même pour des employés modèles qui ne se sont jamais frotté au décryptage syndical ou militant, tout cela n’augure rien de bon. Le licenciement de leur patron expliqué par « un processus d’intégration au groupe Perrigo » et la promesse qu’il n’y a « aucune intention de réduction des effectif », tout cela leur reste en travers de la gorge.

Et pourtant, pourquoi douter d’une entreprise qui, sur son site, affirme haut et fort ses valeurs centrales (« our core values ») et un impeccable Code de Conduite (« Code of Conduct ») ? Une des premières affirmations semble de nature à rassurer les collaborateurs de l’entreprise : « Nous agissons en plein respect de nos collègues et de celles et ceux avec qui nous entretenons des relations ; nous communiquons ouvertement, sans dissimulation et traitons nos différends de manière professionnelle ; nous valorisons le travail d’équipe, nous attachons une importance particulière aux contributions de chacun, et nous collaborons avec une confiance absolue »...

Alors, pourquoi ne pas inviter les actionnaires à Saint-Malo pour une petite explication de texte ? Ou une explication tout court. En attendant la Nuit Debout malouine de samedi 16 avril (ou les suivantes), où ils pourraient échanger avec leurs concitoyens, les 130 salariés sont toujours debout chaque jour devant leur entreprise, refusant le retour au travail sans leur patron...

Physiomer 2030

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